Après avoir fait danser l'Olympia lors de ses précédents passages à Paris, Perturbator achevait sa tournée européenne marathon de vingt-cinq dates en un mois avec deux soirées au Bataclan. Nous nous sommes immergés dans l'univers pré-apocalyptique de son récent album Age of Aquarius (chronique) le premier de ces deux soirs organisés par The Link Productions... Mais avant de causer fin du monde et pentacles, il y avait les premières parties, une étape souvent très intéressante lors des concerts de Perturbator (ces dernières années, on a par exemple vu Author & Punisher, Ho99o9 ou Regarde les Hommes Tomber).
GOST
Alors que le Bataclan commence à se remplir et que la sono enchaîne les morceaux de Hangman's Chair, GosT prend place sur scène. Enfin, "prend place" : James Lollar et son bassiste Cole Tucker s'installent là où ils peuvent, le matériel de Perturbator, dissimulé par un rideau noir, occupant la majeure partie de la scène.
Nous avons déjà eu l'occasion de voir GosT à plusieurs reprises sur scène et l'on en ressort un peu comme on ressort de l'écoute d'un des albums du Texan : avec l'impression d'une proposition aux intentions intéressantes mais à l’exécution frustrante qui laisse parfois à désirer. Pourtant, ce soir, GosT surprend agréablement. Tout d'abord, visuellement : après un show à la Machine l'an dernier en première partie de HEALTH dans le noir quasi total et la fumée, après une cagoule peu inspirée en guise de masque lors du dernier Motocultor, GosT a soigné l'habillage ! Non seulement on y voit quelque chose mais Lollar arbore une sorte de masque / grille sortie tout droit de Mad Max plutôt marrant. Il ne cause pas mais est très expressif. On a notamment droit à une parodie de prière annonciatrice des blasphèmes à venir quand, en début de set, il vient s'agenouiller devant son public. Ouais, on va rigoler.

Et puis il y a le son : après les basses écrasantes qui étouffaient tout lors des concerts que l'on vient de vous citer, ce soir le mix est plus clair et laisse apprécier les bizarreries mélodiques de ce mélange darksynth / black metal possédé. Les assauts chaotiques donnent toujours une impression parfois un peu brouillonne, mais des morceaux comme la frénétique Shiloh's Lament respirent et réussissent à retranscrire leur atmosphère cauchemardesque et infernale. En une demi-heure, GosT ne retient pas ses coups, ça braille dans la fosse, les corps commencent à remuer. Maleficarum et la théâtrale Behemoth, où se ressent particulièrement l'influence des anciens titres de Perturbator, plongent dix ans en arrière mais la setlist est surtout dominée par les titres du récent Prophecy. Désormais bien identifié par le public, GosT a ses adeptes qui se régalent de ses beats craspecs et de ses notes stridentes qui hurlent comme un flot d'âmes paniquées se noyant dans le Styx. Comme d'habitude, les enthousiastes se heurteront à l'incompréhension des autres, qui n'ont rien compris à ce tabassage synthétique un brin bordélique et qui gagnerait probablement à laisser à ses atmosphères le temps d'exister un peu plus. Pour un échauffement, la mission est néanmoins remplie.
KÆLAN MIKLA
Si vous nous lisez régulièrement, vous savez comme Kælan Mikla est un projet qui nous tient à cœur et comme chaque passage des trois Islandaises, pourtant assez fréquent, est un événement ! Il n'y a d'ailleurs pas beaucoup de groupes auxquels on pardonnerait d'interrompre The Pot de Tool, craché par les enceintes du Bataclan décidément inspiré dans son choix de morceaux entre les concerts ! On est donc ravis de les retrouver là, elles qui s'incrustent avant tout le monde (de Chelsea Wolfe à Alcest), confortant leur petit nid dans nos cœurs flétris.
Dans une pénombre à peine brisée de quelques rayons de lumière froide, arborant toujours leurs larmes en corpse paint, Kælan Mikla commence son set en douceur, hypnotisant son audience avec un titre inédit, Mara, atmosphérique et dramatique... puis, les choses deviennent confuses : contrairement à ce qui est annoncé par la setlist, on ne reconnaît pas la tension glaciale des incantations de Svört Augu. A-t-elle été écourtée ? Réinterprétée et mélangée à ce premier morceau ? Mince, alors ! Pas le temps de se prendre la tête, les trois nornes poursuivent avec des titres où les influences post-punk sont plus présentes, comme Draumadís et l'incontournable Kalt et ses maléfices stridents hurlés par Laufey Soffia.

On apprécie toujours autant la poésie qui se dégage de cet univers, les mystères contenue dans ce chant en islandais, les (désormais rares) cris de banshee (sur Sólstöður, tout de suite, ça donne du relief et quelques rigolos dans le public y répondent d'ailleurs du mieux qu'ils peuvent), les nappes de synthés contemplatives, le mordant de certaines rythmiques, le jeu de scène tout en sobriété. La tournée a été longue et marquée par quelques annulations de leur part pour raison de santé : est-ce la fatigue ou le manque de place sur scène qui semble entraver les danses de la chanteuse, un peu plus réservée que d'habitude ?
Un nouvel album arrive, on a également eu droit à la récente Stjörnuljós. Si nous bouillons d'impatience, évidemment, on profite tout de même d'entendre encore autant de titres de Nótt Eftir Nótt et son successeur plus apaisé Undir Köldum Norðurljósum car la prochaine fois certains auront probablement disparu, comme ont disparu les premiers morceaux dont la folie a laissé la place aux rêveries mélancoliques. Hvítir Sandar marque la fin du rituel. En studio, il y a Alcest. Ce soir, Alcest n'a pas envie de travailler et est dans la fosse à dire bonjour à ses copains. Voilà qui met aussi fin au suspense : non, Perturbator ne prendra pas dix minutes dans sa setlist pour jouer leur morceau commun, The Age of Aquarius. Peu importe, Kælan Mikla, même sans toute la place sur scène, même avec un son qui ne rendait pas tout à fait justice au chant en début de set, même avec à peine quarante minutes, c'est un charme qui opère toujours et que l'on a hâte de revivre.
PERTURBATOR
Allez, on ne résiste pas à vous offrir un dernier point sur la setlist du Bataclan : non mais oh, à nous enchaîner comme ça plusieurs morceaux de DOOL (notamment leur super reprise de Love Like Blood) et Grave Pleasures, on n'aurait presque pas envie que le concert commence et on pardonnerait PRESQUE aux lieux leur disposition qui entasse une partie du public traversé par un flux constant d'êtres humains en fond de salle, irrespirable. On n'est que vendredi, la soirée du samedi s'annonce bien tassée ! Allez, zouh, on retire le tissu de la batterie, révélant au passage la plateforme depuis laquelle James Kent et le batteur Dylan Hyard s'apprêtent à jouer. Et puis ça commence.
La pause l'avait teasé : Perturbator a réquisitionné toutes les machines à fumée du continent européen, un peu comme si Amenra et les Sisters of Mercy avaient associé leurs forces, et noie le Bataclan dans un épais brouillard. Le concert commence au son de Lunacy, nous plongeant dans l'univers bleuté du dernier album avec un titre où se succèdent lourdeur atmosphérique et accélérations plus frénétiques. Le début du concert est nerveux, intense : après les nappes menaçantes, James Kent lâche sa chevelure sur Excess. Heureusement que sa tignasse sert de ventilateur, ça permet de dissiper un peu de fumée. Puis The Art of War, très rythmique, avec des bouts d'EBM / EBSM dedans. Devant, ça braille, ça transpire, ça remue.

Pour le show, comme d'habitude avec Perturbator, on en prend plein les rétines. La plateforme brille dans le noir, ooooh !, puis se met à bouger et se sépare en deux, aaaah !, un écran étrangement étroit situé entre Kent et Hyard alterne entre des symboles associés aux morceaux (ouiiiiii, il y a des pentacles lumineux !) et images captées en direct des musiciens ou du public. C'est moins iconique que l'arche à pentacle d'il y a deux / trois ans et certains tableaux lumineux sont moins inspirés, mais c'est aussi plus ambitieux, plus grandiose. Perturbator a soigné l'immersion et si l'on perd le dispositif marquant des années précédentes, on gagne quelque chose de plus enveloppant qui remplit l'espace du Bataclan et nous plonge dans ses ombres.
Certes, on prend le temps de souffler le temps de la mélancolique Apocalypse Now ou Venger, où retentissent les voix de Kristoffer Rugg (Ulver) et Greta Link, on est surtout venus pour remuer nos popotins en ayant l'air super dark dans le noir. Le show ménage de nombreux moments de pénombre, se faisant l'écho des silences que Kent laisse durer au milieu des morceaux pour faire monter la tension et repartir de plus belle. Alors on est servis : la ténébreuse Corrupted by Design, Humans are Such Easy Prey dont Suicide Commando ne renierait pas l'intro, ou les inévitables Neo Tokyo et Future Club vers la fin du set ravissent le public, ça saute, ça slamme, c'est la fiesta. Comme d'habitude, les musiciens sont en retrait, Kent fait la gueule dans la fumée, l'échange avec le public ne se fait qu'avec quelques gestes. Le spectacle est à la fois à chercher dans la scénographie mais aussi dans la foule, très en forme et dont la réaction contribue grandement à l'ambiance.
Alors que Tainted Empire annonce la fin du concert, on ne peut qu'apprécier un détail qui ne trompe pas : l'album New Model de 2017, pourtant court, est très bien représenté puisque la moitié de ses morceaux ont été joués. A l'époque, il marquait un tournant dans la musique de Perturbator, qui devenait plus noire, plus pesante, plus angoissante et pessimiste, redéfinissant en un clin d’œil meta le "nouveau modèle darksynth". Depuis Perturbator n'a fait qu'approfondir dans cette direction marquée par le spleen, les horizons barrés et les influences cold wave... Ce soir, on a pu voir que déprimer dans les bas fonds d'une mégalopole futuriste peut aussi se faire un remuant nos popotins sous des pentacles chatoyants. On le savait déjà, mais ça fait du bien de le rappeler.






















































