Chronique | Locus Noir - Shadow Sun

Pierre Sopor 25 février 2026

Après la fin de l'aventure du groupe de metal industriel Sybreed en 2013, Benjamin Nominet, alias Ben DMN, sortait un nouvel album à nouveau ancré dans un univers cyber avec Shadow Domain... Mais, alors que Sybreed faisait une sorte de retour l'an dernier avec un titre inédit et des rééditions, on le retrouve cette fois à la tête d'un projet bien différent. Locus Noir "puise son énergie des introspections nocturnes" : ce sera gothique. Paradise Lost (plutôt période fin 90's / début 2000s), Type O Negative et les Fields of the Nephilim sont cités comme influences majeures. Ce qui devait n'être qu'un projet solo a muté en quatuor et le premier album, Shadow Sun, est désormais mûr. 

Les gothiques, ça a lu Bram Stoker. C'est comme ça, on n'y peut rien, c'est dans l'ADN. Shadow Sun commence comme le plus célèbre roman de l'auteur Irlandais (selon les éditions !)... par la nuit des sorcières, ou Nuit de Walpurgis. Walpurgisnacht 1996, avec sa chouette qui hulule, son loup qui hurle, son tonnerre qui gronde, sa guitare très doom et sa petite nappe de synthé, est une entrée en matière alléchante : c'est théâtral, grandiloquent et coche toutes les cases pour un petit tour en corbillard réjouissant. Bien sûr, on va faire la gueule. Bien sûr, on va porter des lunettes noires. Pourtant, Locus Noir vient balayer quelques toiles d'araignée avec son énergie très rock'n'roll dès un morceau titre qui emprunte aux Sisters of Mercy leur dynamisme et le sens du mystique. On note d'ailleurs la présence du guitariste Ben Christo sur Cemetery Youth.

Une voix sépulcrale qui résonne dans le mausolée, des mélodies simples mais entêtantes comme un refrain de Tiamat au début des années 2000, des ombres post-punk pour la tension (l'expressive She Haunts the Night, qui donne sacrément envie de dépoussiérer les squelettes dans le placard !), une froideur de nuit de pleine lune... Locus Noir connaît les ingrédients. On savoure les atmosphères et cette mélancolie funèbre (la pesanteur de Thicker Than Darkness Itself) autant que les riffs qui donnent envie de se dandiner, comme on le ferait avec un best-of des 69 Eyes. L'approche de Locus Noir nous fait d'ailleurs penser aux vampires d'Helsinki avec cet enchaînement de tubes potentiels, cette quête permanente de l'accroche même dans les titres plus pesants et doom (Hollow et son parfum de marbre d'un romantisme noir savoureux).

Pour l'auditeur venu errer un peu par hasard parmi les tombes, peu importe finalement le morceau choisi : tous fonctionnent, tous ont ce même fétichisme amoureux du rock gothique qui sent la machine à fumée et les photos en noir et blanc tout en optant pour une approche plus moderne et pêchue. Au risque, peut-être, de nous égarer un peu. C'est qu'entre deux danses macabres, on aurait besoin de souffler ! Ce que l'on vient y chercher, c'est un enthousiasme constant plutôt que des surprises. Après tout, le gothic rock est, notamment dans son revival actual auprès de la scène metal, souvent associé à une forme de nostalgie et il est normal de vouloir y retrouver ce plaisir, cet équilibre entre noirceur et pulsion de vie. Souvenez-vous du supergroupe Cemetery Skyline et son "gothic rock pour les stades"... Locus Noir n'en est pas vraiment là non plus, rassurez-vous, l'ambiance est bien aux caveaux et aux chauves-souris !

Dans sa dernière partie, Shadow Sun s'éloigne un peu avec une conclusion longue et théâtrale au raffinement macabre. On retourne sous terre, Reburial a beau évoquer un mouvement vers le bas, c'est aussi le pinacle de l'album... Les petits chanceux qui mettront la main sur l'édition collector auront droit à une reprise très réussie de Marry the Night de Lady Gaga aux airs de comédie musicale crépusculaire et à How Harsh is the Light of Dawn, nouvelle piste plus contemplative qui aurait mérité de se retrouver sur l'album "normal". Pour pleinement profiter de l'ensemble, nous vous recommanderons donc l'écoute de cette version longue qui, paradoxalement, respire plus ! A défaut de réinventer la roue du corbillard, Locus Noir propose un premier album débordant d'un amour sincère pour le genre, sans temps mort, sans titre en-dessous des autres, un condensé de poésie sombre catchy et introspectif certes fidèle aux codes mais réalisé avec un vrai savoir-faire et une attention pour les atmosphères... n'est-ce finalement pas là tout ce que l'on voulait ?

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe