Rona Rougeheart ne s'ennuie pas : avec SINE, l'artiste basée à Austin au Texas, continue d'expérimenter et de développer son univers synthétique tout en contrastes de température au rythme de sorties fréquentes. Après avoir compilé les deux EPs Mantis en un album, après avoir sorti Luxuria, l'EP collaboratif avec Claus Larsen (Leaether Strip), après plusieurs albums et EPs de remixes, La Mordre est en fait son premier "vrai nouvel album" depuis un petit moment.
Le style s'affine, se trouve : avec SINE, elle définit sa musique comme "electronic boom" : il faut que ça pulse, que ça donne envie de remuer. Il y a ce sens de la séduction, de l'accessibilité, des basses qui vrombissent et nous attirent dans une esthétique futuriste faite de promesses dangereuses, mordantes. Pourtant, La Mordre commence en brouillant les pistes, entre la menace contenue de Goddess qui enfle et la mélancolie de Perilized qui traîne presque du côté de la witch-house avec son refrain aux airs de berceuse sinistre. Prenez garde, cette piste de danse est remplie de fantômes et de pièges dissimulés par les machines à fumée !
On le disait plus tôt, SINE aime les contrastes. Une froideur industrielle, quelques influences EBM et un goût pour les ombres, la dureté, le piquant et l'empoisonné donnent à La Mordre toute sa substance : vous allez danser, mais ce sera peut-être pour la dernière fois ! Vous appréciez l'étrangeté qui se dégage de Succumb to Me ? Le morceau a été co-produit en compagnie de Curse Mackey (ex-My Life with the Thrill Kill Kult) et est symptomatique de la démarche de Rougeheart sur La Mordre : jouer avec les sons, les tordre, les torturer, les caresser, les sculpter, les positionner. Au fur et à mesure de l'album, on a presque l'impression d'assister en direct à ses bidouilles, un aspect ludique qui tient des trifouilles d'une savante folle mais sans ne jamais perdre de vue la touche pop, l'envie de se dandiner dans le noir.
Alors certes, La Mordre n'a plus la froideur d'INSOMNIÆ ni de Desire, Denial and Paramania. Avec Trauma Bondage, Blood+Wine ou l'entêtante et sarcastique Cruel, SINE a choisi pour singles des titres qui accrochent, des beats qui remuent les corps. Dans les ombres de l'album, on savoure également la capacité qu'ont les synthétiseurs à nous hypnotiser quand le tempo ralentit et que l'intensité fiévreuse mute en une pesanteur froide : la sépulcrale Immortal Disco aux échos gothiques a cette petite touche romantique nocturne et vampirique un brin rétro-futuriste qui donne vachement envie de boire le sang de fêtards hagards errants sous les spots aveuglants ! La plus grande force de La Mordre réside peut-être dans son pouvoir d'évocation, dans les ténèbres, les nuances et les mystères qui dissimulent les machines, intrigant et attirant l'auditeur vers un destin fatal, prisonnier d'une toile dont on n'a de toute façon nulle envie de s'extirper.