Chronique | Moonspell - Far From God

Pierre Sopor 7 juillet 2026

Paru en 2021 et en pleine pandémie, le précédent album de Moonspell, l'excellent Hermitage, n'avait pas eu droit à une existence live digne de ce nom, comme tant d'autres disques sortis à l'époque, sa naissance étant presque déjà ses funérailles. Comme pour compenser, le groupe portugais a néanmoins sorti deux albums live depuis... mais Moonspell ne fait pas les choses par défaut : le premier était enregistré dans une grotte à 80 mètres de profondeur devant un public réduit et le second, au contraire, avec tout un orchestre symphonique ! Fernando Ribeiro confesse facilement que ces dernières années n'ont pas été faciles, l'inspiration ayant été difficiles à retrouver... et comme on le disait, Moonspell ne fait pas de la musique "par défaut". Far From God est présenté comme "un Irreligious moderne", un retour à une certaine simplicité mais aussi à un ton plus gothique.

Il y a des signes qui ne trompent pas. Moins alambiqué techniquement qu'Hermitage ou même 1755, Far From God privilégie les émotions, l'efficacité dès ses premiers instants. Avec Cross Your Heart, Moonspell manie les ombres et la lumière habilement : certes, les ténèbres sont essentielles mais ils savent bien que pour les voir, il faut également éclairer ! Sans effet de manche et refusant l'entrée en matière conquérante, ce début d'album en retenue peut surprendre. Il prendra pourtant son sens avec une vision globale car jamais le groupe ne se répète, entretenant au contraire une progression de la tension.

De la nuance, de l'élégance, la voix chaude et claire de Ribeiro se charge d'une grave mélancolie alors que les rythmiques lorgnent du côté du post-punk - ce qui est encore plus frappant sur le morceau-titre. Moonspell nous renvoie aussi un peu à l'époque des mélodies immédiatement mémorables d'Extinct, où chaque titre est une chanson qui fait mouche, mais avec une approche plus atmosphérique : les synthés spectraux qui rampent dans The Great Wolf in the Sky sont, par exemple, du meilleur effet.

Si vous attendez des secousses, elles ne viendront qu'avec parcimonie, comme lors des quelques rugissements de Biblical, de la très lourde et menaçante Our Freedom to Fall, ou le final épique Reconquista lors duquel Moonspell lâche ses noirs chevaux pour peindre un tableau apocalyptique intense en guise de point final à l'album. Les effets sont soignés pour mieux en décupler la puissance. Avant ça, la place est au romantisme noir, aux références vampiriques (Ribeiro, narrateur-crooner maudit comme jamais, a été très impressionné par le Nosferatu d'Eggers), à une solennité où se mélange sacré, deuil, créatures de la nuit et poésie. Le gothique dans toute sa flamboyance, sa pesanteur et sa prestance théâtrale nourrit l'esthétique et l'univers de Far From God ainsi que son orientation musicale (en plus de cette basse post-punk, les ombres de Paradise Lost ou Type O Negative sont parfois flagrantes).

Moonspell a fait un choix judicieux en s'orientant vers des compositions plus simples afin de laisser plus de place aux histoires narrées par son chanteur mais aussi plus de place à l'auditeur. Les Portugais ménagent quelques places pour la contemplation et l'introspection (For the Love of Mortals) et esquivent toute surenchère, toute orchestration grandiloquente. C'est aussi ça l'élégance et le talent : avoir suffisamment confiance pour savoir quand ne pas trop en faire, à l'image de guitares qui se mettent en retrait pile ce qu'il faut pour offrir à la basse un espace qu'elle occupe parfaitement.

Jusqu'à sa conclusion en apothéose, Far From God est un modèle de maîtrise et de concision, où la nostalgie pour les grandes heures gothiques de Moonspell est sublimée avec une expérience et un savoir-faire qui évite au propos de se diluer ou de s'atténuer mais aussi de sombrer dans les gimmicks kitsch. Far From God contient tout ce qu'il faut, amené de la bonne façon, dans le bon ordre, sans que rien ne dépasse, sans too-much avec de la justesse dans les textes, dans les atmosphères et dans les compositions :  Moonspell a hésité, douté, mais au final trouve la grâce en faisant du Moonspell, tout simplement.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe