Chronique | The Memory of Snow - Inside

Pierre Sopor 25 juin 2026

Albin Wagener (actif sous son nom propre mais aussi Dawn et Overcast dans les années 2000) ne serait-il pas un brin taquin sur les bords ? Sortir aux premiers jours de l'été un album d'un projet ayant pour nom The Memory of Snow n'est pas dénué d'une certaine ironie : alors que nous agonisons de chaleur, sa musique vient nous apporter un peu de froideur salvatrice et la nostalgie des jours gris ! Fidèle à son rythme impressionnant d'un album par an (et quels albums : qualité et quantité sont à chaque fois au rendez-vous), Inside succède à Obsidian Dust après une année pourtant mouvementée au cours de laquelle l'artiste perdait une partie de son travail suite à un cambriolage...

Changement de décor, cette fois-ci The Memory of Snow va puiser son inspiration dans l'atmosphère désespérée des polars scandinaves pour nous raconter l'histoire d'un inspecteur enquêtant sur le meurtre d'une jeune fille par son beau-père. Albin Wagener explique qu'à l'origine, il pensait proposer une réponse personnelle à l'album Outside de David Bowie, où il était déjà question d'une enquête sur un meurtre inspiré par la série Twin Peaks... Et il faut bien admettre que l'on retrouve chez The Memory of Snow non seulement une élégance qui nous rappelle celle de Bowie mais aussi une approche de la musique où l'expérimentation et le flair pour le chanson qui accroche vont de paire, une ambition d'associer des formules efficaces avec des choses plus étranges.

Dans Inside, cela commence avec la sobriété maussade de To the North Sea, post-punk quasi minimaliste hanté de quelques touches électronique qui petit à petit s'étoffe, se densifie, alors qu'une mélodie émerge et que quelques cris jaillissent. Plus que jamais, The Memory of Snow varie les plaisirs, essaye des choses et gagne en ampleur. Ainsi, nous passons d'un morceau-titre où l'on croise les ombres plaintives et aristocratiques du Thin White Duke et de Peter Murphy à la tension industrielle de l'amère All The Things I Shouldn't Have Seen et son climat lugubre.

Albin Wagener explique qu'au fur et à mesure de son histoire, l'inspecteur perd pied et le récit criminel nous plonge alors dans une "descente aux enfers psychologiques". L'horreur caché derrière les portes du quotidien, la folie et la noirceur qui s'insinuent... ces aspects lynchéens sont renforcés par les dimensions plus cinématographiques prises par la musique. Les ambiances sont soignées dès l'introduction de morceaux à la construction pensée pour mettre en avant leur dimension narrative, le chanteur, crooner désabusé, est alors à la fois narrateur et personnage de son propre récit, brouillant les frontières entre ses interrogations et celles de son inspecteur.

Petit à petit, sa fièvre devient palpable alors que la musique se fait plus hallucinée et tortueuse, labyrinthe intérieur funèbre où nos repères se brouillent et où la rage et la tristesse s'associent (l'hypnotique The Diner et le soin apporté aux différentes couches qui se superposent comme des échos, ou des reflets se répétant à l'infini alors que l'individu se dissout dans ses doutes). Si, comme d'habitude avec The Memory of Snow, la durée de l'ensemble peut intimider voire rebuter au début, la façon dont Inside mute petit à petit pour nous plonger dans un univers de plus en plus opaque, morcelé et imprévisible ravive perpétuellement notre intérêt. Imaginez un peu : on vous disait que l'album commençait sur un titre plutôt sobre aux influences post-punk sages et appuyées. Dans ses derniers instants, Inside finit de briser ses chaines pour nous offrir une double conclusion hargneuse et jouissive à plus d'un titre : avec les guitares grinçant dans ses couplets, Patchwork Pathway to Hell nous emballe comme un morceau deathrock signé Nine Inch Nails avant qu'Into the Eyes of a Stranger assume pleinement une agressivité metal industriel sans se départir de sa classe empruntée à Nick Cave ou Bowie, avec en prime un piano et des cuivres possédés qui hantent son brouillard opaque.

Alors non seulement on ne peut s'empêcher de monter le son au fur et à mesure mais on réalise aussi l'étendue des possibilités ouvertes par The Memory of Snow pour son futur. Post-punk ? Chanson ? Pop ? Cold wave ? Metal industriel ? Avant-garde ? Il y a un peu de tout ça dans Inside. On se retrouve alors face à un drôle de casse-tête : il faut pouvoir prendre le temps d'apprécier cette œuvre conséquente tout en trépignant d'impatience d'entendre ce que The Memory of Snow nous réserve pour l'avenir ! Mais vous savez le meilleur ? Vu la productivité de l'artiste, on ne devrait pas devoir trop attendre avant de découvrir ce futur qui s'annonce si excitant !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe