Le vide, l'indifférence à notre existence, des choses aux dimensions inconcevables échappant à notre logique autant que notre perception : l'univers de Nowhere Speaks est aussi alléchant que familier. Cette noirceur cosmique aux accents lovecraftiens est un angle (non-euclidien, bien sûr) qui fait toujours son petit effet (à titre d'anecdote, Nowhere Speaks sort le même jour que le nouvel album d'Inferno, autre monolithe de black metal cosmique à la froideur industrielle). Il aura fallu cinq ans à Emptiness pour donner vie au successeur de Vide, un album qui approfondissait un peu plus les zones d'inconfort explorées par le groupe belge... enregistré quasiment en direct en studio, Nowhere Speaks opte cependant pour une direction inattendue : la distorsion temporelle.
Imaginez le tableau. En 2014, vous écoutiez peut-être Nothing but the Whole, abyssale spirale de noirceur, et alors que vous vous laissiez hypnotiser par Lowland, sa conclusion très doom, la transe s'arrêtait en plein riff, abruptement. Un refus de nous caresser dans le sens du tympan à la fois frustrant et ouvert aux interprétations... mais aussi un sacré cliffhanger qui trouve sa suite dans le début tout aussi abrupt de Nowhere Speaks. Nothing but the Whole, Pt.2 reprend à la volée là où Emptiness s'arrêtait en 2014 et s'inscrit dès son titre comme une suite directe. Un choix surprenant après Vide et son refus de la distorsion qui ouvrait un champs des possibles pour l'avenir du groupe.
On ignorait où allait nous trimballer Emptiness, on ne s'attendait pas à un retour en arrière : le trou du ver s'ouvre, on se laisse aspirer par cette architecture de la dissonance, par la menace monumentale qui se dégage de The Threat, avec cette vois gutturale qui incante depuis une région hors du temps et qui n'existe que dans les recoins les plus sombres de notre folie. On pense aux maléfices de Light of the Morning Star pour ce parfum nocturne glacé, ces échos remplis de fantômes affamés et de folie. Emptiness taquine les atmosphères gothiques le temps de lamentations qui font leur effet. Black metal, avant-garde, rituel industriel... les Belges jonglent avec les méfaits à leur portée pour nous annihiler dans un ensemble exaltant fait de sombres secrets et de cauchemars indicibles.
Il faut cependant passer outre la réaction initiale et la surprise de les voir revenir en arrière, la surprise de l'absence de surprise en quelque sorte. Jusqu'à présent, on n'avait pas pris l'habitude de voir Emptiness se répéter. Enfin, pour être honnête, il est difficile de prendre la moindre habitude avec Emptiness, entre leur relative rareté et leur tendance à s'aventurer vers des dimensions toujours plus éloignées. Cela n'enlève rien à la puissance dramatique de When the Whole Arrives, incantation servile de dissolution dans le néant, à la malveillance suintante de la sinistre Words to Win ou à la lourdeur chaotique de The Clash of Forces. Car chez Emptiness, le son s'est tout de même étoffé, densifié, a gagné en intensité : dans ses boucles aliénantes, Nowhere Speaks prend la forme d'un nouveau rituel obscur, d'une obsession démente qui nous possède la nuit. C'est massif, intimidant, terrifiant et d'une splendeur fascinante.
Ironiquement, en 2014, Emptiness titrait un de ses morceaux The Past is Death, le passé est la mort. Le vide, la mort : il y a quand même une proximité thématique qui serait à creuser ! Le groupe peut embrasser pleinement ce rôle qui lui va sur mesure, donnant à ce regard en arrière quelques relents funèbres auxquels on ne dit jamais non. Après un final en apothéose où la violence du black metal n'interdit pas une mélancolie douce-amère, All For Nothing nous abandonne... en introduisant Go and Hope, premier titre de l'album de 2014. Nowhere Speaks commence là où Nothing but the Whole s'achève et vient mourir là où son ainé renait. Il faut alors prendre les deux albums comme un ensemble, un double-album dont les deux parties ont été perdues dans le temps, séparées par les éons, ainsi qu'une invitation à se perdre éternellement dans cette boucle maléfique et hypnotique...
Après tout, quand la logique, la raison, le temps et l'espace n'ont plus de sens, quoi de plus logique que de nous condamner pour l'éternité à cette espèce de supplice de Sisyphe ? Gageons alors que dans le grand cycle de la mort, on le sait, peut mourir même la mort : en prenant le parti pris de revenir vers son passé pour "boucler la boucle", Emptiness clôture également symboliquement un cycle. Et si, en revenant dans le passé pour mieux l'enterrer, Nowhere Speaks nous invitait paradoxalement à désormais regarder vers l'avenir ? Ou est-ce que Vide restera pour toujours une anomalie ? Le temps apportera des réponses mais en attendant, retournons écouter les secrets murmurés par le néant !