Le premier album de Mildreda, Coward Philosophy, n'a que dix ans mais les racines du projet remontent aux années 90, quand le tout jeune Jan Dewulf se mettait à jouer avec ses synthés en écoutant des choses comme The Klinik, Calva Y Nada et Suicide Commando. Il est amusant et presque attendrissant de voir comme cela se retrouve aujourd'hui dans Realities, un double-album conséquent dont la réflexion, sur le fond comme la forme, semble une suite logique des quelques mots précédents, ou en tout cas une "version de la réalité" qui en découle. De "philosophy" il est toujours question avec une œuvre qui, après avoir exploré Sartre sur le précédent Blue-Devilled, va chercher du côté de Camus pour commenter l'absurdité de notre existence. Le résultat, lui, est une fusion de ce jeune Dewulf enthousiaste et bricolant dans son coin et de l'artiste actuel, plus mature, capable d'un recul et d'une honnêteté émotionnelle nouvelle.
Ce qui nous séduit d'emblée, c'est l'habileté avec laquelle Mildreda mélange des émotions à la dureté de l'électronique, entre dark electro, indus et EBM (on pense aux Canadiens de Frontline Assembly mais aussi à Skinny Puppy, notamment pour la ces nappes de synthés qui viennent donner une touche irréelle et mélancolique). Prenez End of the Line, en début de voyage (commencer par la fin, voilà qui introduit déjà l'idée de cycle) : c'est froid, dur, mécanique mais également hanté par une nostalgie douce-amère faite de regrets et d'espoirs alors que le mythe de Sisyphe sert de toile de fond pour comparer la vie à une quête dépourvue de sens, où tout n'est que recommencements vains jusqu'à l'effondrement.
C'est là que réside toute la dynamique de Realities, dans cet équilibre constant entre l'humain et les machines mais aussi dans la subtilité de l'approche. Mildreda a l'intelligence de prendre un peu de distance et de ne pas se contenter d'agressions sonores chargées de haine ou de colère : l'expérience est humaine et Jan Dewulf s'y dévoile comme jamais auparavant, délaissant les gimmicks mystiques afin de se concentrer sur la sincérité et la justesse et remplace les slogans d'ordinaire associés au genre pour privilégier des textes personnels. Les réalités évoquées sont celles que nous construisons suite à nos échecs, nous relevant encore et encore pour continuer à pousser notre rocher... On apprécie de voir Mildreda éviter plusieurs pièges faciles, que ce soit sur la forme, en ne cherchant pas une efficacité rentre-dedans de tous les instants mais en prenant le temps d'étoffer sa musique, de la libérer également des formules dansantes et agressives confortables et prévisibles, comme sur le fond (par exemple, quand il est question des réseaux sociaux avec Virtual Goddess, en compagnie de Suicide Commando, Dewulf ne cède pas à un mépris hypocrite, bien conscient d'être lui-même acteur de cette comédie).
Cela ne veut pas dire que vous n'allez pas remuer (Faded ou Silk Skin, par exemple, ne manquent pas d'intensité). Mais on a l'agréable surprise de voir Mildreda devenir plus ambitieux, plus étrange, plus déstabilisant et assumer des élans plus noise et industriels. Cette ambition se sent dès la construction du double album, entrecoupé de "Reality Checks" qui servent de liant, de respirations contemplatives ou angoissées que l'on savoure comme autant de "vrais morceaux indépendants" mais dont la présence renforce la cohésion du tout et facilite l'immersion.
Dans ses meilleurs moments, Realities trouve un équilibre parfait entre une forme de grâce poétique éthérée et la dureté mordante de l'industriel, le contraste entre les deux créant de très beaux reliefs (Damage Done, l'étonnante Reality Check (Lonely Waters) dont le piano et les rugissements de guitare semblent s'échapper de The Fragile de Nine Inch Nails - un autre double album, tiens, tiens - ou encore la pesanteur de Clair Obscur et, encore, des échos très Reznorien). On se délecte également des passages les plus radicalement bruitistes et méchants comme cette Ruckwärts possédée où ce fou furieux de Constantin "Breñal" Warter (Calva Y Nava) vient y vociférer d'une façon terrifiante ou encore l'oppressante Reality Check (Lost in Bavaria). Tout cela culmine à un final sobrement intitulé Reality, où toutes les réalités semblent converger pour une conclusion rageuse pessimiste aux teintes pré-apocalyptiques, peut-être le sommet duquel le rocher de Sisyphe pourra dégringoler, encore.
Certes, Realities est un album dense et long, exigeant de son auditeur une immersion et une attention totale, voire plusieurs écoutes pour en apprécier les tortueux dédales. Mildreda récompense cependant notre attention avec une œuvre foisonnante et riche qui associe introspection, expérimentations et plaisir d'écoute. C'est tordu pile ce qu'il faut pour avoir de belles aspérités mais également suffisamment séduisant pour s'écouter sans posture snob du genre "tu peux pas comprendre si t'as pas lu tout Camus en allemand et si tu n'apprécies pas le son que fait ta vaisselle dans ton lave-linge", en équilibre entre modernité et classiques (on peut tout à fait ranger Mildreda entre Fïx8:Sëd8 et 2nd Face, par exemple). On repense alors à ce jeune Dewulf qui bricolait dans son coin : aujourd'hui, il bricole toujours mais le fait avec un regard forcément plus mûr sur sa vie... et il bricole avec ses modèles d'alors, Suicide Commando et Calva Y Nada ! Pas mal comme version de la réalité, non ?