Chronique | Chelsea Wolfe - The Dark

Pierre Sopor 21 août 2026

On pouvait se demander quelle direction pourrait bien emprunter Chelsea Wolfe après She Reaches Out to She Reaches Out to She, qui sonnait à la fois comme une synthèse et une renaissance, départ d'un nouveau cycle à la fois tourné vers le passé et l'avenir de l'artiste. Revenir à quelque chose de plus metal ? De plus acoustique ? Muter ? Stagner ? Comme une continuité cohérente de son précédent album, peut-être pouvait-on voir dans le morceau qui le concluait, Dusk, une indice : des nuances d'espoir, un retour à la vie, quelque chose de plus théâtral et moins anxiogène... Avec son titre, The Dark ne donne cependant pas franchement une première impression solaire. Pourtant, sur sa pochette, l'artiste prend la pose en pleine lumière, debout, de face, dégageant une assurance inédite, elle que l'on a plus l'habitude de voir prostrée, planquée derrière ses mèches pour bouder. 

Effectivement, Chelsea Wolfe semble plus extravertie, plus confiante dès le morceau-titre servant d'ouverture : sa voix résonne avec force au lieu de s'abriter derrière d'épais et mystérieux voiles de réverbération. La construction du morceau, avec son piano et son refrain qui finit par jaillir, pourrait presque se retrouver dans une comédie musicale (on vous le disait, il y a désormais quelque chose de plus théâtral dans sa musique). Surtout, la production assume une orientation pop, quelque chose d'immédiatement accessible et dépourvu de cauchemars noise, drone ou doom. L'album a été co-écrit avec Jennifer Decilveo, qui a également œuvré à la production : elle qui a collaboré avec Miley Cyrus, Beth Ditto ou The Strokes transformerait-elle notre Reine des Ténèbres en pop star (entendez comment Seethe, qui démarre pourtant avec une basse aux vrombissements post-punk, évolue en un tube radio-friendly surprenant) ?

Et surtout, si c'était bel et bien le cas, est-ce que ce serait si grave ? Il est possible qu'à l'écoute de The Dark, il vous arrive de ne pas entièrement reconnaître celle qui vous a tant tenu compagnie au cœur de vos nuits les plus noires. Il vous faudra alors, à votre tour, accepter cette évolution pour qu'elle vous guide, à son tour, vers la lumière.

Chelsea Wolfe remet un peu plus les guitares en avant que dans She Reaches Out to She Reaches Out to She, les expérimentations électroniques / trip-hop / darkwave se font ici plus rares (il en reste des traces, comme sur la très réussie Humours). On apprécie notamment comment les aspects plus doom finissent tout de même par faire leur retour, par exemple avec Swallower, sur l'hypnotique Turn the Key aux échos d'Abyss et Hiss Spun rappelant le lien évident entre Chelsea Wolfe et ses "cousines des ténèbres" comme A.A. Williams ou Emma Ruth Rundle, ou encore lors de Death is not the End (toujours cette notion de cycle, de renaissance). Globalement, The Dark a beau de nouveau synthétiser plusieurs périodes de la carrière de l'artiste, il est aussi un album moins torturé, donnant l'impression que Wolfe est plus tournée vers le monde et l'extérieur que ses propres tourments. On dit parfois qu'en devenant adulte, on devient moins nombriliste : elle fait effectivement évoluer son écriture, comme pour viser une forme d'universalité, au risque que l'ensemble paraisse moins cathartique, moins viscéral. Le but, ici, est plus d'écrire des chansons qui font mouche que l'auto-exorcisme.

Il y a quelque chose qui fonctionne toujours et qui suffit à nous happer du début à la fin : son chant. Riche, profond, chargé en émotions, il nous jette un sort dès les premiers instants et nous emporte jusqu'à la dernière seconde, apportant relief, contraste, élégance et mélancolie à chaque composition qu'il vient sublimer. Sa voix reste l'expression de son âme et vient donner un impact personnel à chaque mot, quand bien même l'écriture peut parfois paraître moins intime (la conséquence cumulée, peut-être, d'une démarche moins tournée uniquement vers soi, de la collaboration avec Decilveo et de cette approche théâtrale). Quand The Dark achève sa course avec Dancer in the Sky, on retrouve ce piano qui l'ouvrait 35 minutes plus tôt, avec suppléments chœurs et violons discrets, comme un générique de fin qui retiendrait sa grandiloquence pour éviter le kitsch. Le rideau tombe sur ce sentiment apaisé, cette paix faite avec la noirceur, cette acceptation qui permet d'avancer.

Il va falloir s'y faire : la jeune femme en proie aux cauchemars asphyxiants, écorchée et angoissée, est sortie de son cocon d'ombres. Chelsea Wolfe semble en paix avec elle-même, une assurance allant de paire avec son statut d'icône (récemment, son nom était encore associé à un nouveau parfum !). Consciente de son ombre, elle lui fait face et la met en lumière plutôt que de la fuir. Alors oui, il y a dans The Dark quelque chose de plus pop, de plus solaire, de plus immédiat, de moins tortueux, de moins douloureux, de moins hanté. On se demandait si c'était si grave que ça, eh bien, non : c'est tout le mal qu'on pouvait lui souhaiter. Si ce nouvel album nous bouleverse moins, s'il ne nous hantera pas autant que par le passé (mais c'est bien un trait propre au passé, la hantise), il n'en est pas moins d'une élégance folle et d'une beauté rare grâce à son interprétation toujours aussi irréelle.

Plutôt que de répéter ses gimmicks et s'enfermer paresseusement dans une image complaisante d'elle-même comme l'ont fait (et continuent de le faire) certaines icônes dark, Chelsea Wolfe fait preuve d'une honnêteté et d'une vivacité artistique rafraichissante. Oui, maintenant qu'elle a passé quarante ans, elle pourrait bien devenir une pop star à sa façon, unique, mystérieuse... et, tout de même, ténébreuse (faut pas déconner). Voyons alors The Dark comme le début d'une nouvelle vie, la première pierre d'un édifice qui ne sera finalement pas un mausolée, les prémices parfois encore un peu maladroits d'une suite de carrière qui s'annonce passionnante. Allez Chelsea, fonce, tu l'as bien mérité, on t'accompagnera où tu voudras (mais on prévoit l'ombrelle et les lunettes noires si tu continues de t'attarder comme ça en plein jour) !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe