Formé en 2019, Ductape a pris son envol récemment. Le duo turc constitué de la chanteuse-claviériste Çağla Güleray et du multi-instrumentiste Furkan Güleray, qui vient de migrer à Strasbourg après avoir vécu à Istanbul puis à Ankara, s'inscrit dans une nouvelle scène gothique qui veut renouer avec une musique plus impétueuse après le renouveau coldwave des années dix. Dès son premier album, Ductape a su nous voler dans les plumes avec des tubes entraînants et hantés, proposant un goth-rock à la construction plus sinueuse que la plupart des groupes du genre. Disons-le tout de suite, on adore !
Paru en septembre de cette année, Faded Flowers est déjà le quatrième album du duo. Qui sont donc ces fleurs fanées auxquelles Ductape consacre son nouvel opus ? L'illustration de couverture en est un terrible indice : ce sont les humains. Pour Ductape, l'humanité est un champ de fleurs fanées, d'individus épuisés par des systèmes en train de s'effondrer qui leur imposent la monotonie, l'isolement, des identités forcées, des attentes rigides, nous infligeant un sentiment de solitude alors même que nous sommes entourés de gens. C'est le désir d'échapper à ce monde de contrôles et d'illusions qui inspire Ductape sur cet album.
Tout au long de Faded Flowers, nous allons donc danser en cherchant à nous extirper de ruines étouffantes. La basse et la réverbération prennent bien sûr des dimensions écrasantes, la boîte à rythmes est hargneuse, les nappes de synthétiseurs sont lourdes de mélancolie. Seulement voilà, Ductape n'a aucune intention de se laisser anesthésier par la neurasthénie – l'heure n'est plus à cela quand tant de fleurs sont déjà à terre. Bien au contraire, la musique du duo vit et se débat, elle éclate à travers l'accélération du tempo, les envolées du synthétiseur et surtout du chant ; qu'il s'agisse de crier son désespoir ou de chercher une échappatoire, la puissance est là et nous emporte. La formule n'est pas unique mais le groupe a pour lui un sens du rythme prodigieux et le chant de Çağla Güleray, beau d'énergie douloureuse.
Alors l'univers noir et oppressant de cet album, on y plonge volontiers, fut-ce pour y trouver au fond l'énergie de ressurgir. On aime d'autant plus Faded Flowers que les dix morceaux sont variés, tous solides et soigneusement ordonnés pour captiver notre attention – les plus directs sur le premier tiers de l'album, les plus expérimentaux au milieu, ceux dont le tempo est plus lent et la tonalité plus aigre-douce à la fin.
On y trouve à nouveau des tubes imparables : Fine est de ceux-là, qui nous parle du bien-être que l'on peut paradoxalement ressentir dans une chute vertigineuse où les faux-semblants disparaissent, son refrain obsédant nous imprègne aussitôt ; il est presque égalé par le titre suivant Obscure ou plus tard par l'angoissant D.E.R.T., sur la solitude et la perdition au milieu des sociétés anonymes. On est tout aussi frappé mais davantage surpris par Velvet Dawn, morceau écorché par sa guitare tandis que Çağla Güleray nous fait comprendre que dans la douleur et le désespoir, il ne reste qu'à fuir pour renaître. On est aussi intrigués par Sad Gravity, son mélange de guitare acoustique et de boucles électroniques est déconcertant mais agréable. Le disque finit de fort belle manière avec la résignation mélancolique de Last Dance, qui pour avoir un tempo plus lent n'en garde pas moins un rythme efficace.
Faded Flowers est donc encore une victoire de Ductape. Le groupe a su cerner les sentiments qui l'animaient et une fois de plus les traduire avec force en musique. On n'éprouve pas le besoin de comparer cet album avec ses prédécesseurs : le duo poursuit sa voie avec la même assurance et le même talent. On espère seulement voir Ductape faire son nid pour longtemps dans la scène gothique.