Après le départ du batteur M.K. pour raisons de santé, E-L-R s'est recentré autour du duo d'origine, la bassiste I.R. et la guitariste S.M., les deux se partageant le micro. Faut-il y voir l'événement déclencheur qui a transformé Atropa en album parlant de transformation, de maladie, de survie et de changement ? C'est en tout cas ce que laisse entendre sa présentation, annonçant une orientation plus sombre pour les deux musiciennes suisses.
Il y a en effet quelque chose d'angoissé dans la façon dont commence ce troisième album, avec le souffle précédant les riffs d'Oaken Reaper, hypnotiques et intense, d'une lourdeur qui nous saute à la gorge d'emblée. Pas d'esbroufe technique, pas de démonstration de virtuosité, juste quelques accords répétés en boucle pour nous plonger dans une ambiance mystique hantée par les échos des deux voix qui se répondent dans un brouillard de réverbérations. Le résultat, très beau, tient d'éloge funèbre et ouvre Atropa sur une condamnation : aussi sûr que le poison de la Belladone (plante dont le genre Atropa donne donc son nom à cet opus) fera son effet, aussi sûr que la flèche décochée au premier coup d'oeil sur l'artwork atteindra sa cible. Nous voilà donc en suspension le temps de l'écoute, encore vivant mais pour un temps qui ne durera pas.
C'est dans cet intervalle insaisissable qu'E-L-R arrête justement le temps pour nous envoûter avec sa mélancolie, sa poésie faite de nuances et d'élans doux-amer (Archeress, qui aurait presque pu partir vers le post-punk, laisse filtrer une bien cruelle lumière). Les contemplations sont troublées par des tourments, une angoisse palpable qui secoue régulièrement Atropa, à l'image des traces de black metal sur Solace Tracery, sans pour autant briser la teneur mystique de l'ensemble. Car Atropa a bel et bien des allures de sort, de messe, une oraison où les voix des vivants et des spectres se mélangent, indistinctes, aussi bien dans les mystères feutrés de Cobalt Wound auxquels Shazzula de Wolvennest prête sa diction solennelle caractéristique que dans les incantations de Saltwinds, procession cathartique dont la pesanteur prend aux tripes.
Il y a toujours chez E-L-R ce talent pour nous plonger dans une bulle d'ombres et d'émotions, nous offrir un espace propice à l'introspection, un fragment d'éternité qu'essayent encore de figer les dix minutes d'Echo Space, conclusion atmosphérique et crépusculaire qui finit par enfler en un jaillissement douloureux qui sonne comme un adieu. Dans ses explorations, E-L-R est désormais plus insaisissable, plus spectral que sur le très physique Vexier, mais nous ramène également à quelque chose de plus humain que les rêveries cosmiques de son précédent opus. Atropa est un bel album pour rendre son dernier souffle et rester encore un peu en équilibre entre vie et mort, le temps de jeter un dernier regard en arrière avant de se lancer vers l'inconnu.