Les sorcières, ça s'y connaît en bûchers. Avec son troisième album, Konvent inverse les rôles et plonge le vieux monde dans un brasier salvateur et cathartique : Firesky est présenté par le quatuor comme le résultat d'un désir de tout réduire en cendres pour créer un monde plus solidaire et plus empathique, résultant notamment de "la situation politique mondiale, (...) dénonçant les décisions actives visant à priver les femmes et les personnes LGBTQ de leurs droits fondamentaux". Voilà pour ce qui anime cette fournaise et, alors que le mélange massif et écrasant de Konvent évoquait jusque là, entre autres choses, une force immuable et monolithique, les Danoises ont aussi conscience qu'un troisième album est l'occasion d'essayer de nouvelles pistes.
Lorsque l'on écoutait les deux premiers albums de Konvent, on se faisait plusieurs remarques, du genre "wouah, c'est trop bien" ou "fichtre, un kouign-amann au camembert ou l'humour de Jean-Marie Bigard auraient l'air lights et aériens en comparaison". Surtout, on se disait quelque fois que leurs boucles abyssales pouvaient tourner à l'infini sans que l'on se lasse, leur musique ayant une drôle de tendance à nous embarquer comme un raz-de-marée de ténèbres, et qu'on n'aurait donc pas dit non à un peu de rab. Cette fois, les titres approchent presque tous de la dizaine de minutes, de quoi s'assurer que l'entreprise de démolition ne laissera pas la moindre poussière, que l'on va se faire ratatiner comme il faut par des rythmiques de fin du monde et qu'il ne restera plus que quelques cendres... mais, surtout, de quoi laisser à Konvent l'espace nécessaire pour muter, évoluer et surprendre.
Firesky commence par un exorcisme, acte violent et libérateur. Quand la voix de Rikke Emilie List s'extirpe de l'abîme pour nous atterrir directement au fond des tripes comme un parpaing, une satisfaction primitive s'empare immédiatement de nous, pauvres morceaux de viande venus nous faire broyer : Konvent, c'est toujours une masse aussi extrême et radicale. Il y a quelque chose de jouissif dans ce growl qui semble incarner la noirceur primordiale la plus absolue, associé à des riffs hypnotiques. Puis, Konvent fait exploser ses propres codes : une pause méditative où l'acoustique rampe lentement vers un post-rock lumineux qui finit par muter en un black metal rédempteur. Le brasier, l'exorcisme : tout est là, dès un premier morceau puissant, affranchi et ambitieux.
D'ailleurs, il est évident qu'après deux disques, les musiciennes de Konvent se sont remises en question : où aller, comment ne pas tomber dans le piège du gimmick répétitif tout en restant fidèles à leur ADN. Les fondations étaient solides (c'est rien de le dire !), assez pour permettre justement de les chambouler sans que l'édifice ne s'effondre. Assez confiantes envers leur propos mais aussi leur auditoire, les Danoises prennent le temps de donner vie à des panoramas immersifs et accidentés. Les reliefs sont escarpés, les contrastes acrobatiques. La tension monte jusqu'à l'éruption puis redescend, renforçant la puissance émotionnelle de Firesky, à l'image de la mélancolique Scorning, requiem nostalgique qui s'enflamme jusqu'à devenir une tempête de rage et d'amertume, ou des envolées du morceau-titre avec la participation de Mai Soon Young Øvlisen (Meejah) qui apportent aux secousses telluriques une dimension plus éthérée. Bien sûr, on s'y fait aussi écraser comme il faut, comme sur In the Unknown qui, malgré ses obscurs mystères fascinants, est aussi un morceau sans pitié, inéluctable.
Alors que les flammes de la conclusion Postludium crépitent doucement, on fait le bilan : jamais on n'avait entendu Konvent avec un tel mordant, une telle hargne, mais également faire preuve d'autant de vulnérabilité que dans ce troisième album. On y étouffe mais on y respire également. Brûler pour reconstruire par dessus, c'est un peu ce que les Danoises proposent ici, bien que ce qui définissait leur travail est toujours bien présent. Non seulement le résultat est d'une beauté apocalyptique mais promet également un avenir aventureux et passionnant.