Chronique | Satanic Planet - Dead Deities

Pierre Sopor 29 octobre 2026

En 2020, le porte-parole et co-fondateur de The Satanic Temple Lucien Greaves s'associait à Luke Henshaw et Justin Pearson (qui travaillaient ensemble notamment au sein de Planet B) pour enregistrer "des trucs", sans trop savoir quoi si ce n'est que ce serait un prolongement des messages de l'organisation religieuse (et dont le combat notamment contre le nationalisme chrétien prend très souvent une tournure politique). Spoken word, électronique hallucinée, puis Dave Lombardo qui rejoint le trio à la batterie : Satanic Planet était né avec un premier album éponyme, monstre hybride et polycéphale aussi foutraque qu'intrigant. Dead Deities est la continuation de ces expériences d'alchimistes fous qui semblent avoir, petit à petit, trouver la bonne formule pour nous plonger dans un univers où l'industriel et le mystique se mélangent en un théâtre mystérieux, sombre, féroce mais aussi souvent réjouissant.

Les voix de Greaves et Pearson se répondent, incantations sinistres scandées et hurlements écorchés. Très vite le rituel échappe aux classifications. Une ambiance inquiétante à la Throbbing Gristle, une démence suintante à la Skinny Puppy (Nivek Ogre aurait tout à fait pu ricaner sur Dr Green), des rythmiques bien lourdes à la Author & Punisher mais aussi des orgues et des violons pour créer un décor horrifique baroque, entre la bande-son de film gothique et le théâtre macabre de Das Ich, ou des légères touches trap comme sur les récents blasphèmes de Psyclon Nine (Antichrist, et ses murmures creepy) : Satanic Planet rappelle plein de trucs mais, au final, ne ressemble vraiment à rien de tout ça.

Des chœurs hantés et une mélodie mélancolique nous trimballent sur l'hymne funèbre Church Burning et son ambiguïté grandiloquente (le morceau dénoncerait une tentative d'attentant à la bombe contre un lieu de culte du Satanic Temple, qu'ils nous disent !), la répétition qu'impose le rituel et les invocations est à la fois viscérale et hypnotique. Pas de doute : avec ce deuxième album, Satanic Planet a trouvé sa formule. Leur monstre n'en est plus à ses premiers pas boiteux et timides mais rugit avec puissance, chaque titre étant un brulot enragé contre les Etats-Unis ultra-conservateurs, un cri de révolte et de liberté à la fois fédérateur et sauvage. Sam Alito, juge de la Cour Suprème responsable du torchon anti-avortement de 2022, fait notamment les frais de cette charge, sans que l'humour ne soit jamais très loin, à condition de savoir l'apprécier.

Au-delà des punchlines parfois très drôles, Dead Deities est un véritable festival pour les amateurs de cinéma d'horreur, d'ambiances crados, de nappes de synthés venues d'outre-tombe, de mirages impies déviants et de grognements tordus grâce aux méfaits de Luke Henshaw. La grinçante et possédée Headless Man, les comptines malsaines d'Ouroboros ou l'incroyable délire cartoonesque exubérant Satan Spawn en conclusion, suite du titre Satanic Planet du premier album, sont autant de moments où vous aurez bien du mal à ne pas sourire de votre air le plus menaçant possible, voire à franchement éclater de rire dans les dernières secondes de l'album quand cette grosse voix flippante répète "sex, sex, sex". Y'en a qui cherchent les emmerdes ! Dead Deities a parfois la méchanceté des meilleurs épisodes de South Park, la même pertinence dans l'outrance satirique. C'est génial.

Et c'est peut-être là la plus grande force de Dead Deities : il y a les messages, il y a le folie et l'ambition de ce truc mystico-dingue qui ne manque jamais de mordant, mais il y a surtout le plaisir de traverser cette espèce de cérémonie délirante. Les mélodies sont prenantes, apportant parfois une forme de poésie macabre inattendue (l'inattendue valse déglinguée à la fin du morceau-titre, par exemple), le travail sur les ambiances immersives est particulièrement réussi et ça cogne bien fort, la batterie de Lombardo apportant un supplément organique qui apporte au propos un supplément de punch. Avec eux, Satan est décidément ce sale gosse insolent rejeté par son père et qui incarne ainsi aussi bien la contradiction que la marginalité et les délaissés.

Alors on monte le son pour mieux apprécier cette révolte, cette colère, ce désespoir mais aussi ce sens de l'absurde jouissif, cette capacité à faire preuve d'une ironie imparable et de l'enrober d'un théâtre mystique obscur, accueillant et effrayant. Dans une pirouette comme ces gens-là en ont le secret, Satanic Planet réussit un drôle d'exploit : rarement des choses comme l'empathie, le respect de l'autre et de la pluralité des points de vue n'ont sonné aussi badass ! Voilà donc le disque parfait pour avorter, pour se mettre au cannibalisme (comme dans l'irrésistible court-métrage qui accompagne Antichrist), mais ce cri de ralliement est aussi le combustible idéal pour plonger le vieux monde en pleine panique satanique et le regarder brûler !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe