Gregory Hoepffner n'est pas le genre d'artiste à stagner confortablement. Que ce soit derrière un micro ou une batterie, il cherche, expérimente et varie les plaisirs : Jean Jean, Sure., Time to Burn, Juni... ses différentes aventures vont de la cold wave au hardcore en passant par le post-rock et la pop. Kabbel est sa nouvelle créature, un projet solo que l'on imagine par conséquent très personnel et dont on a déjà eu l'occasion de croiser le nom ici ou là (avec un premier EP End of Norms en 2021 ou plus récemment, par exemple, sur l'excellent premier EP de Messalina), aiguisant au fur et à mesure notre curiosité à son égard. The War is Over est le premier album du français, basé en Suède, et nous permet enfin de nous plonger dans un univers sensible et élégant qui n'en oublie pas pour autant de nous faire sacrément remuer.
Il y a un truc que les "gardiens du Temple" de la musique industrielle aiment bien répéter pour taquiner les fans jugés trop mainstream : "Nine Inch Nails, c'est pas de l'indus, c'est de la pop", les formules aux refrains accrocheurs s'éloignant un peu trop des expériences qui mettaient à mal les visions traditionnelles de la musique. Et si c'était justement pour ça que c'était si bien ? Difficile, en voyant l'évolution du projet de Reznor, de leur donner entièrement tort. En cela, Kabbel et sa musique qu'il étiquette "queer sadcore" est le descendant de cette approche noble et respectueuse de la pop, qui sait associer avec pertinence l'efficacité à la recherche, la douceur à l'âpreté, la facilité à la profondeur. Moins outrancier que l'industrial pop d'Aesthetic Perfection, par exemple, The War is Over nous plonge d'emblée dans une mélancolie à la HEALTH, un truc froid dans lequel on se blottit pourtant avec confort, à l'image du duo crépusculaire avec Perturbator sur Reward (les deux avaient déjà repris ensemble Dangerous Days de Depeche Mode).
Dès The Blaming Game, des nuages viennent alourdir les beats : vous allez danser, mais ce ne sera pas l'esprit libre. Ce sera pour exorciser deux ou trois démons, pour oublier vos apocalypses intérieures comme extérieures, ou vous rappeler le déhanché de Dave Gahan le temps de Fiction Clouds. La démarche est moderne, les influences se mélangent en un maelström personnel et désinhibé, assumé, à l'image de la jouissive Elephant (c'est genre The Soft Moon qui voudrait faire une reprise neo metal de N-Sync) : Kabbel ne prétend pas, ne triche pas et il y a quelque chose de libérateur dans cette intensité sincère (les riffs bien lourds et les cris de You Don't Matter apportent un sacré corps, bien viscéral). Ce n'est pas parce que c'est séduisant et plaisant que c'est aseptisé, vide et vulgaire. Bien au contraire, ce qui fonctionne chez Kabbel, c'est l'émotion qui perce la froideur synthétique et que l'on retrouve aussi bien dans le chant de Hoepffner qu'au détour d'une nappe hantée des cordes de No More XTC, dans une version plus apaisée que sur l'EP End of Norms.
Cette fête triste a, dès le début, le parfum d'un générique de fin. Kabbel chante son spleen. Si l'on osait, on dirait que chaque danse serait "juste une dernière danse, avant l'ombre et l'indifférence". Mais ça serait vraiment chercher la guerre, et la guerre est finie, c'est ce que dit la fin du disque. When the War is Over, conclusion atmosphérique en nuances douce-amères ne donne pas l'impression d'une fanfare victorieuse, on en ressort avec pas mal de bleus, mais en vie. Avec classe, Kabbel trouve dans l'emballage accessible de sa musique un langage universel pour partager des fantômes qui lui appartiennent afin, peut-être, que l'on puisse les lui piquer le temps de l'écoute. Franchement chouette.