Chronique | Ministry - Hate to Go - Take Out or Delivery

Pierre Sopor 26 octobre 2026

Qui aurait pu prédire il y a 30 ou 20 ans que non seulement Ministry serait encore dans les parages mais qu'en plus son romanesque cerveau dérangé, Al Jourgensen, serait bien plus en forme sur scène que dans les années 2000 ? Replongeons-nous presque deux décennies plus tôt : Ministry, en pleine croisade contre George W. Bush, annonçait que The Last Sucker serait son dernier album. Finito. Jourgensen pouvait marcher main dans la main avec le président États-Unien dont le double mandat touchait également à sa fin, et les deux auraient pu profiter d'une belle retraite ensemble.

Pourtant, depuis, Ministry a sorti cinq albums studio originaux, des reprises, des nouveaux enregistrements de ses vieux titres, des lives, des remixes... et annoncé encore une fois que cette fois c'était fini, terminé, finito aux alentours de 2013. Cependant quelque chose nous dit que cette fois, avec Hate to Go - Take Out or Delivery, Al ne plaisante pas, qu'il en a vraiment ras-le-bol. Malgré le jeu de mot entre "la haine à emporter" et "détester partir" du titre, Jourgensen n'a pas caché ses frustrations, ses envies d'autres choses et l'impression de se sentir un peu coincé en musique entre les attentes du public et ses envies à lui (souvenez-vous du side-project Surgical Meth Machine). Tournant en boucle depuis le soubresaut créatif qu'était Amerikkkant en 2017, Jourgensen a même fait la paix avec son passé longtemps honni, revisitant les débuts synthpop de sa turbulente histoire. Des boucles qui se bouclent, en somme.

Mais alors, qu'attend-on d'un énième album, le dix-septième en 45 ans ? Eh bien, un peu tout et rien. Depuis la fin des années 90, la carrière de ce savant fou du metal industriel a été pour le moins inégale, quelques très bons moments (notamment dans Rio Grande Blood et Amerikkkant) ont côtoyé le pire (Relapse, From Beer to Eternity). Les singles entendus en avance de Hate to Go n'encourageaient pas franchement à l'optimisme béat : au mieux, Ministry continuerait sur sa lancée des dix dernières années, un truc pas honteux mais sans rien de vraiment excitant ou neuf à se mettre sous l'oreille...

Pourtant, il se passe un truc d'entrée avec Crickets qui nous saute à la gorge immédiatement, morceau vicieux porté par un Jourgensen hargneux et des riffs bien méchants. En fait, les adieux commencent franchement bien : ça castagne, le mélange thrash / punk / indus ne retient pas ses coups, ni musicalement (entendez cette batterie qui sonne comme si on cognait sur des morceaux de metal ou ces guitares qui puent l'essence et la rouille, ça c'est du metal industriel sale et mordant !) ni dans le message, évidemment toujours politiquement chargé et absolument pas déguisé. On lit d'ailleurs souvent que cette tendance date des années Bush chez Ministry... que nenni ! Prenez donc Just Like You qui, en 1986, n'épargnait pas Reagan, bien avant que les guitares ne prennent le dessus dans la musique du groupe !

Au-delà de l'agressivité de ce début d'album, on s'amuse beaucoup. Comme d'habitude, aux boucles répétées inlassablement se greffent un kaléidoscope de samples, une superposition de sons et de voix, mais aussi quelques déviations réjouissantes (les chœurs de Clown Car sur fond de riffs apocalyptiques, géniaux). Il y a ce grain de folie qui ne trompe pas, ce moment qui part en trip imprévisible et qui vient régulièrement capter notre attention (le groove de The White Man Lied, le psychédélisme de Burned Out où le ras-le-bol exprimé par l'artiste sur l'état du monde fait écho à son envie de se retirer de la musique), ou encore quelques rares moments de spleen soudain qui s'abat, totalement inattendu (Drifter, par exemple). De manière générale, on aime toujours autant entendre la rage de Jourgensen prendre le dessus sur le chaos apocalyptique des machines mais aussi comment son metal industriel évite les pièges de l'electro-metal propre sur lui, mécanique et prévisible.

Hélas, c'est aussi là que Hate to Go commence à nous perdre, avec la poussive We Hate (et, justement, des riffs martiaux façon "école teutonne" un peu trop faciles) qui peine à décoller, puis Delete dont on aurait pu apprécier le côté totalement déstructuré mais qui paraît ici un peu gratuit... Jourgensen n'a finalement jamais autant mérité son surnom de "Uncle Al" : il est plus que jamais ce vieux tonton fêlé, qui a toujours été là et pour lequel on a tout l'amour du monde, mais qui sait aussi être très embarrassant. Comme quand, en bon boomer, il peste sur les dérives d'internet (les réseaux sociaux avec Delete, l'IA avec Singularity), tout en en faisant un usage au goût douteux dans ses clips ou "pour rigoler" sur internet. Cela pose des questions auxquelles le prétexte de l'ironie et la parodie du zinzin orange de la Maison Blanche ne sont pas des réponses suffisantes.

On aurait naïvement pu croire que la paix récente de Jourgensen avec ses débuts l'aurait amené à incorporer un peu plus d'éléments new wave, par exemple (le début de Burned Out aurait aisément pu partir en post-punk), lui qui disait que cet album serait une espèce de synthèse de ce qu'a été Ministry. On se souvient alors quand il expliquait se sentir piégé par les règles qu'impliquent aujourd'hui son groupe... Le retour annoncé en grande pompe de Paul Barker, bassiste mythique qui a tant fait pour le son du groupe entre 1986 et 2003, ne concerne finalement que deux morceaux, Burned Out et We're Still Here. Et c'est donc sur cette dernière, conclusion crépusculaire et mélancolique aux choeurs théâtraux et chargée d'une émotion rare chez Ministry, indubitablement un des moments forts de l'album, que se conclue cette aventure studio haute en couleurs.

Est-il possible de découvrir Hate to Go sans s'être fait un avis dessus avant l'écoute ? Certes les expérimentations cradingues d'il y a plus de trois décennies ont laissé place à une surenchère dans le collage et les ruptures qui parait parfois automatique mais l'étincelle de folie est toujours là. Parfois d'une méchanceté réjouissante, Hate to Go - Take Out or Delivery patine aussi un peu dans une routine somme toute prévisible. Ce n'est pas en partant à la retraite que Jourgensen allait ouvrir de nouvelles portes et s'engager dans de nouvelles aventures. En plaisantant (peut-être ?), il explique désormais vouloir élever des chèvres. On lui laisse six mois avant de commencer à sampler leurs cris pour voir s'il n'y a pas "quelque chose à en tirer" ! En attendant, on peut trouver que Hate to Go, qui ne bouleverse rien chez Ministry, fait le job sans avoir plus d'ambition que de nous offrir une dernière pirouette, un album fait parce qu'il fallait dire au revoir plutôt que parce qu'il restait des choses à dire. Ça fait plaisir, mais il y a parfois des moments où l'on se force un peu... Et ce n'est pas manquer de respect à Al que de supposer qu'il partage ce sentiment ! Comme le dit ce frappadingue génial : place aux jeunes, désormais !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe