SATANIC PLANET : « une planète satanique décevrait tout le monde »

SATANIC PLANET : « une planète satanique décevrait tout le monde »

Pierre Sopor 25 octobre 2026

Aborder Satanic Planet ne se fait pas sans un minimum de contextualisation : le groupe réunit Lucien Greaves (co-fondateur et porte-parole de The Satanic Temple), Luke Henshaw (Planet B), Dave Lombardo (Slayer, Mr. Bungle, Dead Cross, etc) et Justin Pearson (Planet B, Dead Cross, etc). Le projet, qui mélange industriel, incantations, néo-classique et tout un tas d'autres choses sert notamment de prolongement à la philosophie de The Satanic Temple, une organisation à la fois religieuse et politique qui se bat aux États-Unis pour diverses causes telles que le pluralisme religieux, la laïcité et la liberté de culte tout en utilisant son statut de religion pour s'engager sur des luttes telles que le droit à l'avortement. Ce combat est d'ailleurs au cœur de Sam Alito's Mom, premier single de l'album Dead Deities qui sortira le 30 octobre via Relapse Records (précommande) et dont le nom renvoie au juge de la Cour Suprême ayant rédigé le texte de 2022 contre les droits reproductifs.

Pouvoir s'entretenir avec les deux voix du projet, Lucien Greaves et Justin Pearson, est donc l'occasion d'aborder de nombreux sujets avec leur mélange caractéristique d'ironie satirique et de dénonciation bien sérieuse des oppressions absurdes et dangereuses. On y parle notamment de l'évolution de leur musique pour aboutir au monstre qu'est Dead Deities, de la double casquette chanteur / leader religieux, de la liberté nécessaire des artistes, du fait d'échapper aux cases habituelles, mais aussi de cannibalisme et des organes génitaux de la mère à Sam Alito !

Crédit photo : Becky DiGiglio

Votre nouvel album, Dead Deities, est bien plus organique, puissant et confiant que le premier. Après avoir expérimenté plusieurs choses, aviez-vous une idée plus précise de ce que vous vouliez en tant que groupe ?
Lucien : Avec le premier album, on partait de l'idée de faire du spoken word, de juste enregistrer quelques textes que l'on utilise pour les rituels et invocations de The Satanic Temple, ce genre de choses. La musique serait faite par Planet B, le groupe de Luke et Justin. On essayait plusieurs concepts sur les différents morceaux. On en voyait certains comme des accompagnements pour des rituels, d'autres ont commencé en spoken word mais sont ensuite devenus plus musicaux au fur et à mesure que l'on réalisait à quel point ils étaient chiants ! Au moment de se lancer dans ce second album, on n'en a pas vraiment discuté tant que ça car nous avions une sorte d'accord tacite...

Je pense que si tu prends les morceaux du premier album dans l'ordre dans lequel ils ont été enregistrés, le dernier étant Stranger, tu réaliseras que nous avons dérivé du spoken word de Passage, par exemple, aux accompagnements de rituels comme Unbaptism, pour arriver enfin à Stranger qui est un morceau plus musical. On a continué sur cette lancée avec ce nouvel album. On est arrivé en groupe et on a tout de suite travaillé sur notre musique. J'ai l'impression que ce genre de liberté ouvre beaucoup de possibilités. On ne se posait pas la question de comment nos morceaux pouvaient être utilisés, ni de leurs plus grandes implications, on a juste cherché à ce que ça sonne bien pour nous. On était bien plus à l'aise. J'étais beaucoup plus sûr de moi car j'ai commencé sans même savoir quel genre de chant je ferais. Et puis nous avons donné un concert dans un Capitole d'État où je n'avais même pas accès aux filtres que j'utilise habituellement et j'ai donc dû m'appuyer uniquement sur ma voix, ce qui m'a apporté beaucoup plus de confiance en moi. Je pense que ça se sent dans l'album.

Justin : Sur notre premier album, on ne savait pas vraiment ce qu'on faisait au niveau du style. Ça partait un peu dans tous les sens et je pense que désormais ça sonne plus comme ce qu'on pourrait attendre d'une musique de film d'horreur. Luke est un génie, il a ajouté des tonnes de cordes et ça ajoute une touche plus sinistre et flippante. Sur le premier album, il y a pas mal de lignes de synthés un peu perchées, des lignes de basse funky... On ne voulait plus de toutes ces conneries. On voulait que l'album vous donne l'impression que vous allez crever !

Il y a certains groupes, comme par exemple Laibach, qui sont accompagnés d'un tel contexte que l'on se retrouve finalement à plus parler de ce qui les entoure que de musique. On peut avoir l'impression que The Satanic Temple fait parfois de l'ombre à votre musique. N'est-ce pas un peu frustrant ?
Lucien : J'y pensais justement juste avant que l'on commence l'interview ! Je racontais à des amis que j'allais faire une interview pour un média français et ils ont justement demandé "tu crois qu'ils veulent parler de musique ou de politique ?"... Aucun des deux est moins important, parler des deux me convient parfaitement ! C'est important d'avoir plusieurs canaux pour diffuser nos messages. Je me sentirais mal de n'avoir que l'un ou l'autre. La musique est un autre moyen de s'exprimer qui touche les gens d'une manière totalement différente. Quand je me rends dans des universités pour y faire des discours, je m'adresse uniquement à la logique des gens alors que la musique leur parle sur un plan émotionnel, un truc auquel ils peuvent vraiment s'identifier profondément et qu'ils peuvent emporter avec eux. C'est bien d'avoir ce croisement entre les deux.

Je disais que l'on avait joué à un Capitole d'État et c'est un exemple de fois où l'on a utilisé le groupe ouvertement pour nous opposer à quelque chose. On a joué là-bas car un artiste nationaliste chrétien y avait été autorisé alors qu'il s'agit d'un espace public et que le gouvernement est censé rester neutre. Ils ont fait leur show, louant Jésus, déclarant la nation chrétienne et ce genre de choses... Alors le gouvernement n'avait pas vraiment la possibilité de nous interdire de faire de même de notre côté. On pensait qu'ils allaient refuser et on leur aurait collé un procès ! Mais on a fini par jouer. Pour moi, ça nous élève au-dessus des groupes standards. On s'identifie ouvertement comme sataniques et nous le faisons d'une façon qui contraste et s'oppose au nationalisme chrétien dans des lieux associés au gouvernement. Je pense que ça fait de nous un groupe à part, même parmi les groupes sataniques.

Justin : Ta question est très vaste... Prenons un genre comme le punk : il y a le punk-rock et il y a "être punk", tu vois ? Je crois que Satanic Planet est par essence, éthiquement, moralement, esthétiquement punk... mais nous ne sommes manifestement pas un groupe punk-rock ! J'ai vu beaucoup de gens nous critiquer car nous ne sommes pas vraiment metal, pas vraiment indus... et ils ont raison, on ne l'est pas. Et ça me va très bien. Personnellement, ma démarche a toujours été d'essayer de redéfinir ce que les gens considèrent comme un genre acceptable. Une fois, on m'a demandé quel genre de musique on faisait et j'ai juste répondu "pénible" ! Et c'est vrai que notre musique est pénible. Je pense que c'est un bon angle.

Satanic Planet n'est pas supposé être fun, agréable, mignon ou même nécessairement musical. C'est effrayant, ça fait réfléchir. Mais si l'on en revient au concept du punk, les thèmes politiques et sociaux sont très présents. Récemment, on a entendu les conneries de James Hetfield qui dénonce la politique dans la musique, ce qui est quand même ironique quand on voit les anciens albums de Metallica qui étaient très anti-guerre, notamment. Je pense que musique et politique peuvent aller de paire... Et puis aussi, j'emmerde les critiques qui disent "faites ceci, pas cela" ! On fait absolument ce qu'on veut. Même quand le message n'est pas évident, la musique reste un moyen de véhiculer des choses, d'entrer en connexion avec l'énergie émotionnelle ou personnelle du public. Donc on a des choses à dire, on a le droit de dire ce qu'on veut et je pense qu'associer notre musique à The Satanic Temple, ou d'autres organisations politiques avec lesquelles nous sommes en phase, fait totalement sens. Surtout dans le monde dans lequel nous vivons.

Alors parlons un peu de musique, pour commencer ! C'est vrai que l'on voit pourquoi Satanic Planet peut être classé comme "industriel" mais vous avez un son bien à vous, vous n'êtes par exemple ni Skinny Puppy, ni Author & Punisher... Aviez-vous des influences conscientes pendant que vous composiez Dead Deities ?
Justin : Je pense que l'on a des influences inconscientes dont on ne se rend pas compte. Nous avons tous les quatre des goûts très éclectiques donc tu obtiens une version "gauchiste" de toutes ces influences ! Mentionner Author & Punisher et Skinny Puppy est très pertinent, mais je pense que tu peux aussi citer plein de styles différents parfois loin de l'industriel ou des musiques agressives. Des musiques engagées en général, comme du folk des années 60, qui étaient associées aux mouvements de contestation, ont aussi leur influence. On essaye de dire quelque chose qui nous semble important et ponctuel et ça s'exprime de différentes manières. On a aussi des influences qui ne sont pas musicales, comme les films d'horreur. Surtout pour Luke, ce gars est à fond dans les bandes-originales de film et on peut entendre comme il aime le cinéma d'horreur. Est-ce qu'on est plus influencés par Skinny Puppy et Author & Punisher ou par Cannibal Holocaust ? Si tu limites ton inspiration à la musique, tu ne te rends pas service.

Est-ce qu'on peut dire que vous faites de la musique religieuse ?
Lucien : Oui. En fait, on a aussi eu cette conversation quand on parlait des aspects logistiques de sorties numériques. Comment est-ce qu'on se catégorise ? On trouverait ça marrant de dire que notre musique est religieuse ou que c'est du gospel, mais le label aurait dit "très bien, mais votre public cible risque de ne pas vous trouver alors on ferait mieux de choisir autre chose" ! C'est donc pertinent, étant donné les autres catégories musicales... mais peut-être que ce n'est pas le meilleur choix ! Mais là encore, si tu nous mets dans le metal, les gens râlent parce qu'on ne suit pas la doctrine du metal ou je ne sais quoi, et sûrement que les fans d'indus diraient la même chose... Mais on ne va pas non plus s'asseoir dans le studio en se demandant "dites-donc, ça sonne super bien, mais comment on fait pour correspondre aux règles d'un genre ?".

Justin : Même dans les métadonnées, quand tu envoies ton album sur une plateforme numérique, tu dois préciser un genre et parfois un sous-genre. Imaginons que l'on se plie à ce jeu débile des genres, je choisirais industriel et religieux. Mais on ne peut pas choisir ces deux-là ensemble ! Si tu choisis "industriel", les sous-genres seront genre "metal", des choses comme ça. On ne peut pas associer "industriel" et "musique religieuse", et vice-versa. Si tu choisi "musique religieuse", tu pourras ajouter "folk" mais jamais "brutal noise" ! Ces questions d'algorithme sont débiles et les métadonnées n'ont aucun sens pour les projets qui sortent des cases.

Lucien : De toute façon, quelle que soit la catégorie la plus pertinente pour nous, on serait les meilleurs... car je pense qu'on y serait les seuls !

Est-ce que faire de la musique religieuse change quelque chose dans la façon dont on l'écrit ?
Lucien : Je pense que le premier album, en tout cas pour moi, était une tentative de parler au nom du Satanic Temple, d'essayer d'écrire des paroles que je trouvais appropriées en tant que personne identifiée comme étant à la tête d'une plus grande organisation, de me concentrer sur nos valeurs et nos activités. J'avais l'impression de devoir prendre en compte bien plus de choses que juste faire de la musique. Je pense que pour le deuxième, j'avais une attitude différente, j'ai plus cherché ce qui marcherait le mieux pour la musique. J'ai l'impression d'avoir en quelque sorte abandonné ce rôle de porte-parole d'une plus grande communauté. Je m'exprime plus à un niveau personnel ou artistique. Mais au final, je ne trouve pas que tout cela soit moins intimement lié au Satanic Temple. Mon erreur a été de croire que j'avais besoin de le faire consciemment alors que c'est tellement qui je suis que c'en est inextricable.

Justin : Je crois aussi qu'au début du groupe c'était un peu étrange, car il y avait cette entité massive du Satanic Temple, et puis il y avait ce concept de groupe dérivé bizarre qui n'avait même pas encore de nom. On est progressivement arrivés à quelque chose... Même l'arrivée de Dave Lombardo à la batterie sur le premier album s'est faite alors qu'on avait déjà commencé. Je l'ai appelé car on avait travaillé ensemble dans Dead Cross et je me suis dit "peut-être qu'il serait d'accord pour jouer sur un morceau". Il a joué sur un morceau. Et il a demandé "laissez-moi en faire un autre", puis encore un autre, et tout à coup, le voilà dans le groupe ! Ça ne s'est pas fait genre "voilà ce qu'on fait, on est un groupe, on s'appelle Satanic Planet, on va écrire ce disque". On ne savait pas ce qu'on faisait, on faisait juste notre truc ! Puis, ça a évolué en ce que c'est aujourd'hui. Cela étant dit, je pense qu'on a vraiment trouvé notre maison, notre son, notre peau ou tout ce que tu veux avec ce nouvel album.

Avez-vous déjà eu des discussions entre vous sur ce que Lucien devrait ou ne devrait pas dire en raison de son statut de "leader religieux" ? Ou qu'une musique trop personnelle pourrait interférer avec The Satanic Temple ?
Lucien : J'y pense souvent et j'en ai justement discuté avec Luke et Justin quand on était en studio pour m'assurer qu'ils n'avaient pas de problème avec ces choses là... Et ils m'ont toujours encouragé à aller plus loin ! Tu sais, c'est un peu mon ressenti au quotidien. Quand je sors, peu importe à quel point je suis en colère ou autre, je ne peux pas me permettre de m'exprimer ou de militer comme un mec qui ne représente pas une communauté plus large. Mais avec Satanic Planet, je me suis un peu libéré de tout ça en me disant que je ne rendais pas vraiment service à notre philosophie si j'en venais à compromettre l'aspect artistique. Une partie de notre propos est justement de ne pas retenir certaines choses, d'autoriser ce genre d'expressions artistiques et de permettre aux gens de dire des choses cathartiques même si ça peut parfois donner l'impression d'aller trop loin.

On ne devrait pas toujours être en train de moraliser les gens avec des prédications trop autoritaires du genre "voilà comment tu dois te comporter". On doit pouvoir séparer notre art de notre prédication ou de tout autre message à la définition trop stricte et étroite. La musique est un espace qui doit être disponible pour ce genre de choses. Par exemple, quand on travaillait sur le morceau Burning Church, je trouvais que "Burn, Church, Burn" ("Brûle, église, brûle") était un super refrain. Mais c'était un grand dilemme pour moi, je me disais aussi "dis-donc, c'est polémique", n'est-ce pas ? On pourrait mal l'interpréter ! On pourrait croire qu'on incite les gens à aller brûler des églises ! Cependant, j'aime ce genre de messages dans la musique. N'allez pas brûler des églises, évidemment, mais quand même, "Burn, Church, Burn" est un refrain puissant ! Je suis content qu'on ait finalement décidé de le garder. J'ai développé le contexte en expliquant que la chanson parlait d'une fois où quelqu'un a essayé de brûler notre église. Les gens peuvent ne pas me croire et bien sûr que cette chanson peut vouloir dire différentes choses selon qui l'écoute, mais c'est la force de la musique, non ? Il y a une ambiguïté. Je ne fais pas de spoken word disant aux gens exactement quoi penser. Ils peuvent l'internaliser, se l'approprier. "Burn, Church, Burn" peut vouloir dire bien des choses à des personnes différentes mais ce qui m'importe c'est que ça soit puissant pour elles quand elles l'écoutent.

Vous avez réalisé un court-métrage pour le morceau Antichrist avec une femme qui est "cannibal curious" ("tentée pr le cannibalisme"). Êtes-vous cannibal curious ? (ndlr : on vous met le lien pour regarder ce réjouissant court-métrage en bas de l'article)
Lucien :
J'attends qu'on puisse produire de la viande humaine en laboratoire pour essayer pour être sûr qu'elle ne contient pas de kuru ou ce genre de choses ! Je verrais bien ce que ça vaut par rapport au porc, parce qu'il parait que ça ressemble !

Justin : Pas moi, je suis vegan, donc j'évite de manger toute sorte de viande.

Lucien : Même pour une occasion spéciale ? Parce que voilà : il y a deux sortes de cannibales. Il y a les cannibales qui mangent leurs ennemis et les cannibales qui mangent leurs ancêtres et leurs camarades pour témoigner leur respect. Justin, si tu devais choisir, lequel serais-tu ? C'est moi qui fais l'interview maintenant !

Justin : Je pense que si je devais manger de l'humain, il faudrait que ça soit après un crash d'avion sur une montagne, que je sois affamé et que le seul moyen de rester en vie soit de manger un cadavre. Sinon, ça va, merci, je me démerde avec quelques baies et basta !

Même si en Europe on observe une montée des intégrismes religieux, la situation n'est pas la même qu'aux États-Unis. Beaucoup de groupes utilisent l'imagerie satanique et c'est devenu quelque chose de banal, mainstream même. Avez-vous l'impression que le satanisme dans la musique fait encore peur ?
Lucien : Tu sais quoi, des gens ont vraiment peur de nous ! Un ami m'a écrit après la sortie du clip de Sam Alito's Mom pour me dire "félicitation, ce genre de scandale autour d'un clip n'était pas arrivé depuis le XXème siècle" ! Et je crois qu'il avait raison. Je ne l'avais pas spécialement prévu car comme tu le dis, il y a un paquet de groupes sataniques et tout le monde s'en fiche. Mais Sam Alito's Mom se concentre sur un problème précis. Ça parle de droits reproductifs, un domaine dans lequel The Satanic Temple réalise de vraies avancées et pour lequel on entre en procédure judiciaire pour essayer de mettre en avant nos privilèges en tant qu'organisation religieuse afin de faire de l'avortement un droit religieux pour nos membres, pour qu'elles puissent en bénéficier si besoin, et cela peu importe les lois fédérales. Je pense que ça effraie des gens.

Le fait qu'on soit réellement attaché à des actions tangibles plutôt que de juste nous plaindre des injustices dont nous sommes victimes, je pense, doit réellement terrifier certaines personnes. On le voit avec les réactions au clip de Sam Alito's Mom : bizarrement, aucun media sérieux n'a parlé de la polémique pour dire à quel point c'est hallucinant mais il y avait une tonne de médias chrétiens et pro-life qui en ont parlé. Un site conservateur, The Post Millenial, a même écrit un article et ils ont étrangement cité la fin de la chanson : "A cruel Christian stunt, a cultural war bomb, dropped from the cunt of Sam Alito's mom" ("une manoeuvre chrétienne cruelle, une bombe culturelle balancée depuis le con de la mère de Sam Alito"). Ils ont cité ça dans l'article... je ne sais pas qui ils pensaient protéger du clip ! Après avoir lu leur description, tu risques de trouver la vidéo fade car ils la présentent comme un truc grotesque et sanguinolent... A ma connaissance, il y a toujours des pétitions pour faire retirer Sam Alito's Mom de YouTube. Je suis plutôt fier des réactions que l'on a provoquées car ce n'est plus chose aisée pour les groupes de nos jours !

Justin : Je suis un grand fan de toute presse négative ! Je pense qu'on a atteint un certain niveau avec cette vidéo ! C'est une victoire pour nous, sans aucun doute.

Oui, c'est cool, mais aussi très inquiétant de voir qu'autant de gens sortent de leurs gonds quand on parle d'avortement...
Justin : Oui. Et c'est bizarre parce qu'à côté de ça on a fait une autre vidéo pour le morceau Antichrist et les gens l'ont critiquée en disant que ce n'était pas effrayant ou je ne sais quoi... alors que c'est une comédie ! C'est vraiment une comédie. Les gens ont dû passer à côté... Je ne sais pas, les gens ont le cerveau flingué par les réseaux sociaux, ils ne sont plus capables d'analyser quoi que ce soit et viennent juste chier partout dans les commentaires. Tu mentionnais tout à l'heure la femme âgée dans la vidéo, celle qui est tentée par le cannibalisme, et elle propose d'aller manger un flic parce qu'ils ont déjà mangé tous les prêtres... Ce truc aurait dû énerver les mêmes personnes que celles qui se sont énervées devant le clip de Sam Alito's Mom, mais c'est passé à côté. Peut-être parce que c'est fait de façon ironique.

Lucien : Antichrist est désavantagé par la restriction d'age de YouTube. A chaque fois que je vais voir notre compte, Sam Alito's Mom et Church Burning apparaissent mais Antichrist est introuvable. Apparemment, YouTube n'a pas prévu de recommander une vidéo inaccessible aux mineurs ! En plus, quand tu fais une vidéo d'un quart d'heure pour un morceau de quatre minutes... C'est un super film mais je crois qu'il doit encore trouver son public alors que Sam Alito's Mom a tout de suite atteint les gens qui allaient s'énerver ! On verra quand l'album sortira et sera chroniqué. Peut-être que ce background commencera à recevoir un peu d'exposition.

Vous disiez que Dead Deities est un album effrayant. Il est aussi cathartique... Mais est-ce que vous m'en voulez si je vous dis que je l'ai trouvé parfois très drôle ? Un morceau comme Satan Spawn, par exemple, semble sortir tout droit d'un cartoon bizarre !
Lucien : En fait je suis heureux que des gens disent ça ! Quand on travaille sur notre musique, j'ai parfois l'impression que c'est vraiment sombre et sans merci, presque à un point où si tu as fumé assez d'herbe tu pourrais te dire que c'en est trop ! Mais parfois, on s'amuse, on fait un peu les fous, et je pense que ça se reflète dans certains morceaux à différents degrés. C'est bien de pouvoir associer cette rage à cette forme de soulagement, de respiration.

Justin : Si tu te prends trop au sérieux, tu vas merder. Il faut savoir trouver de l'humour non seulement en soi mais aussi dans le monde pour pouvoir digérer les choses sérieuses. Satan Spawn était prévue pour être ce morceau un peu amusant, un truc pour envoyer chier les gens. C'est censé être fun. C'est une espèce de morceau techno-surf, c'est bizarre et, effectivement, rigolo.

Lucien : Les paroles se moquent de nos oppositions, d'une certaine manière. Du moins, les vrais superstitieux hardcore. Satan Spawn est la suite direct du morceau Satanic Planet sur le premier album, c'est un peu son reflet. Ces deux morceaux prennent les clichés de panique satanique et les incorporent aux paroles. On ne peut pas faire ça sans être ouvertement sarcastique et drôle ! Il y a cependant un message important, mais avoir un message important ne devrait jamais empêcher qui que ce soit d'avoir de l'humour.

Justin : C'est une bonne question. Même dans Sam Alito's Mom, avec cette dernière phrase sur la bombe culturelle balancée depuis le con de la mère de Sam Alito... Je n'étais pas sûr de vouloir dire le mot "cunt". Mais je trouvais ça super marrant, cette punchline est putain d'hilarante ! En fait, je voulais carrément chanter ça. Ce n'est pas que je trouve que le fait de priver l'humanité de ses droits reproductifs en 2026 n'est pas un putain d'énorme problème très sérieux mais je voulais aussi être capable de rire en parlant du con de la maman de Sam Alito. Avoir une chanson comme ça est totalement logique. Et même dans la vidéo, à la fin, notre monteur Andy Wallace a ajouté ce carton avec les paroles, puis on zoom sur le visage de Sam Alito... Et putain, ça me fait trop rire !

Lucien : Ça ponctue vraiment bien la fin de la chanson. Ça souligne à la fois un côté désinhibé mais aussi l'outrage et l'humour sans limite. Peu importe comment tu le prends, un truc aussi provocateur est à double-tranchant.

Il y a beaucoup d'humour noir, que ce soit dans Satanic Planet ou avec The Satanic Temple... Qu'est ce qui est le plus frustrant : quand des gens prennent trop au sérieux vos facéties ou quand ils se moquent des choses sérieuses dont vous parlez ?
Lucien : Les deux. J'aime quand les gens apprécient l'humour et s'amusent avec ce que l'on fait. Parfois, des gens viennent nous voir et disent qu'on devrait se présenter plus sérieusement et alors tout devient rapidement académique, administratif, et plus personne ne s'amuse. Quel est l'intérêt ? Ça ne nous rend pas plus efficace. Je pense qu'il vaut mieux pouvoir s'amuser tout en travaillant sur des choses sérieuses. Notre malédiction est surtout que quand on présente nos actions de manière amusante, que l'on donne envie aux gens de s'impliquer, d'autres viennent discréditer nos vrais messages. Ils disent "regardez, ils s'amusent, ils sont juste en train de troller". On ne trolle pas. On essaye juste de faire réagir nos opposants. Après treize ans dans The Satanic Temple et six ans dans Satanic Planet et tous les malheurs, toutes les galères que l'on a traversés pour régler les problèmes auxquels on s'attèle, je trouve que ces arguments voulant qu'on ne serait qu'une bande de farceurs sans projet plus profond sont un peu périmés.

Et si on se réveillant demain dans une "planète satanique"... Vous seriez satisfaits ou votre côté un peu insolent serait bien embêté ?
Lucien : Je pense qu'une planète satanique décevrait tout le monde. Je pense que tout le monde est déçu par la diversité et le pluralisme démocratique. Les gens veulent vivre dans un monde où tout le monde voit les choses et se comporte de la même manière mais notre philosophie est différente. On ne va pas dire aux gens qu'ils doivent être satanistes. Le satanisme n'est peut-être pas pour vous ! Vous pouvez même ne pas nous aimer mais on respecte vos droits ! Il faut que l'on respecte ces différences et que l'on laisse aux gens l'espace pour exprimer leurs différences. Voilà ce qui serait une planète satanique d'après moi. C'est un lieu où les gens peuvent avoir différentes croyances. On ne se soucie pas vraiment de si les gens croient en Dieu ou à la seconde venue de Jésus. On a un problème quand ils essayent d'imposer leurs croyances à tout le monde, imposer une moralité d'après ces croyances et essayer de façonner notre environnement social pour correspondre à des visions spécifiques. Je pense qu'à chaque fois qu'il y a de la diversité et des opinions opposées, il y aura de la déception et de la tension. Une planète satanique serait un monde où les gens apprennent à vivre avec ça et c'est pour ça que je dis que ça serait décevant pour tout le monde... mais je pense aussi que c'est ce qu'il y aurait de mieux !

Justin : Évidemment, ça n'arrivera jamais mais je pense que l'idée d'une planète satanique est le contraire de ce que nous avons aujourd'hui aux États-Unis, à savoir une "planète de nationalisme chrétien". On ne dit pas "on veut cet autre truc", on est surtout là pour emmerder ces gens et peut-être leur retirer un peu de leur pouvoir pour qu'il y ait un minimum d'égalité, un débat civilisé et que l'on fasse de vrais progrès au nom de l'humanité plutôt que du capitalisme, de l'oppression ou n'importe quelle autre de ces conneries.

Lucien : On est une seule putain de famille.

En France, beaucoup de gens ont actuellement l'impression que le pays glisse vers le fascisme, ce qui est très angoissant. Vous avez un peu d'expérience en la matière aux États-Unis... Auriez-vous des conseils de survie à donner pour traverser ces temps sombres ?
Lucien :
En tant qu'organisateur et porte-parole d'un mouvement, je suis relativement restreint puisqu'on est reconnus comme une religion non-théiste aux États-Unis, ce qui m'empêche de trop m'impliquer dans certaines questions politiques ou de soutenir des candidats par exemple. J'ai souvent dû m'en tenir à une ligne précise et ai souvent été très critique envers les tactiques activistes. Je dirais qu'il faut rester focalisé, avoir un message clair quand on va manifester et avoir des solutions en tête. Quand on rassemble une foule pour aller dans la rue, il ne faut pas en rester là. Il faut faire des pétitions qui réclament des choses précises. Il faut expliquer aux gens quelles sont les solutions, les éduquer sur les problèmes et comment les solutions proposées pourraient aider. Il faut des actions spécifiques. Je pense que trop souvent, on perd cela de vue dans les mouvements activistes et contestataires alors qu'il y a des besoins concrets et urgents à satisfaire sur le moment qui se retrouvent souvent ignorés car de nombreux conflits d'intérêt entrent en jeu et beaucoup de gens essayent de récupérer la chose pour eux. Donc vraiment se concentrer sur ce que l'on fait et réclamer des choses bien précises serait mon conseil.

Justin : En tout cas, bravo pour vos manifestations, c'est vraiment motivant et inspirant. Ça fait du bien de voir ça. Aux États-Unis, tout le monde s'en fout de tout, alors c'est cool ! Les gens sont super paresseux chez nous. 

Est-ce qu'il y a un espoir de vous voir un jour en Europe ?
Lucien : Je pense parce que j'ai vraiment l'impression que l'on reçoit pas mal de demandes venues d'Europe... peut-être que Dead Deities marchera mieux là-bas qu'aux États-Unis...

Justin : Ça va dépendre de si on obtient des garanties acceptables... C'est tellement cher de voyager désormais, surtout maintenant avec la guerre en Iran.

Lucien : C'est amusant parce qu'on a remarqué ces six derniers mois une grande augmentation de prises de contacts venues d'Allemagne et de France. Les gens intéressés par The Satanic Temple, des équipes de tournage de documentaires, des gens qui veulent nous interviewer... Je me dis que c'est peut-être dû à la montée de l'AfD en Allemagne et la direction possible de la prochaine élection en France. Les gens le sentent venir et ont peur... Ça me rappelle 2016, quand personne ne s'attendait à voir Trump gagner l'élection mais il a gagné et nous avons immédiatement vu beaucoup de gens venir à nous. Des tonnes de prises de messages, des tonnes de nouveaux membres, le site inondé... et j'ai l'impression que l'Europe traverse ce genre de choses actuellement. Les gens essayent de trouver l'opposition et comment la rejoindre.

Est-il possible de voir un jour une congrégation du Satanic Temple en France ?
Lucien : Je crois que des discussions sont en cours en ce moment. On a relevé nos critères pour commencer des congrégations. On a mis en place une infrastructure massive dans The Satanic Temple en matière de formation, d'accompagnement, d'ordination ministérielle et ce genre de choses. C'est aussi ce qui fait de nous une force inarrêtable aux États-Unis car les protections religieuses sont vraiment conséquentes ici. On a souvent été au tribunal et nos opposants essayent souvent de faire passer notre cas pour illégitime car on ne serait pas une vraie religion. Ça a déjà tourné en notre faveur à quatre reprises au tribunal fédéral, ce qui rend désormais très difficile de contester notre statut de religion. Je pense que ça fait de nous une présence effrayante ici.

Les questions de sécurité que tu évoquais ne compromettent-elles pas les possibilités de vous voir en Europe ?
Lucien : Je reçois tellement de menaces de mort que je ne sais même pas quoi en penser. C'est tellement tout le temps... Parfois, je me dis que j'aurais pu faire autre chose de ma vie plutôt que de vivre comme un fugitif. Mais c'est presque réconfortant de travailler sur Satanic Planet et de quand même toujours recevoir des menaces de mort ! Ça peut paraître bizarre mais c'est réconfortant car ça me fait dire que je n'ai pas tant foutu ma vie en l'air que ça : il n'y a visiblement rien de significatif que j'aurais pu faire sans que des gens veuillent me tuer ! Tout le monde est tellement extrême sur tous les sujets, c'est soit ils t'adorent soit ils te détestent et tu peux le voir dans les commentaires qu'on reçoit. C'est soit tu es le meilleur, soit tu es le pire, les gens veulent soit coucher avec toi, soit te tuer ! C'est à peu près tout, il n'y a plus d'espace intermédiaire. Enfin, dans la vraie vie, il y a un large espace intermédiaire, mais les gens plus mesurés ne se sentent pas obligés de laisser des commentaires en ligne !

Notre sécurité est un problème n'importe où... C'est certainement déjà un problème ici, aux États-Unis ! Je suis plus inquiet par notre statut ici que je ne le suis au sujet de notre sécurité en Europe, sans aucun doute ! Je ne pense pas qu'on doive s'en soucier plus chez vous qu'ici. Je me dis juste que je ne pourrais pas venir avec ma chienne... Sous les conseils des forces de l'ordre, j'ai une chienne entrainée pour ma protection et elle m'accompagne partout... Pour être honnête, c'est surtout qu'elle va me manquer si on vient en Europe quelques semaines ! C'est plus une chienne de soutien émotionnel désormais que de protection... mais savoir qu'elle peut arracher le bras de quelqu'un est un très bon soutien émotionnel quand tu t'inquiètes de la foule autour de toi !

Et en plus, ça ferait de nouveaux accessoires pour votre prochain clip !

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Pierre Sopor

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