Apparu sur nos radars il y a trois ans avec un EP éponyme, Deûle a tout de suite imposé un ton personnel, une voix unique où se mélangeaient un tas de choses : la lourdeur d'un doom écorché, quelques fulgurances hargneuses empruntées au black metal, des cris venus des tripes mais aussi des échos fantomatiques de post-punk et des instants suspendus, poétiques, bulles hallucinées auxquelles la formation lilloise nous prépare subtilement à grands renforts de synthés et touches industrielles. Synth-doom / noise-rock / post-metal : les étiquettes se font emporter par les flots de Deûle au moment de sortir leur premier album, L'Appel du Vide. Typiquement le genre d'appel auquel on a du mal à résister et que l'on suivra dans la brume jusqu'à la noyade.
Au-delà des jeux de mots faciles autour des fleuves, des sirènes et compagnie, il est bien question de noyade dès les premiers instants de l'album : après tout, dans Hamlet, c'est le destin qui attend Ophélia, après avoir sombré dans la folie. Est-ce là que Deûle a été puiser son inspiration pour son ouverture ? Peut-être : les émotions contenues dans le chant semblent fragiles, prêtes à vaciller en une tornade incontrôlable, à l'image d'une musique où la délicatesse intimiste cède sa place à des éruptions viscérales. Deûle séduit en se montrant imprévisible, conférant à ses titres une portée narrative forte. Leur musique a quelque chose de vivant, un authenticité rugueuse et spontanéité, brute, comme si le groupe avait laissé ses morceaux prendre vie petit à petit, grandir et muter sans chercher à trop les contrôler.
Le son est lourd, hypnotique. Deûle creuse un énorme trou dans lequel nous enterrer (avec "la pelle du vide" ?). Le morceau-titre, lugubre, menaçant, joue avec nos nerfs, retenant sa puissance pour finalement libérer un raz-de-marée dévastateur. Les mots claquent, sans artifice, sans avoir peur de laisser quelques fêlures craqueler la voix d'Elya : jamais Deûle ne se soucie de la "perfection", ce qui compte c'est l'émotion. Entre les paysages grisâtres et bétonnés de Vendeurs de Mort, brouillard cauchemardesque d'où s'extirpent quelques cris, la batterie de Danse de Chiens Gris qui évoque une mise à mort plus qu'une joyeuse farandole canine ou la pesanteur aliénante de Virée Nocturne et ses douleurs bruitistes, comme si seule une cacophonie chaotique pouvait exprimer tout ce qu'il y a à dire, L'Appel du Vide ne manque ni d'aspérité ni de dureté.
Pourtant, au milieu de cette froideur, de la dureté des parpaings et de leurs condamnations implacables, Deûle laisse filtre une mélancolie permanente, une humanité angoissée qui culmine dans Du Sucre dans le Béton (un titre particulièrement judicieux !), à la mélodie hantée et à la lenteur endeuillée, aux tourments flamboyants et aux élans libérateurs. L'Appel du Vide est un album gris : le gris des nuages, le gris du béton, le gris des tombes, le gris de la Deûle en automne. Au milieu de toute cette grisaille, il y a une âme en peine qui hurle et dont les cris transpercent les couches de ce tombeau urbain. C'est lourd, sauvage, méchant et fait avec les tripes. Un film de la fin des années 80 osait prétendre que la vie est un long fleuve tranquille. Manifestement, son réalisateur Etienne Chatillez n'avait pas entendu parler de la Deûle avant de dire un truc pareil car ici, la vie est pleine d'angoisse, de mort, de colère, de tristesse et ne se laisse absolument jamais porter passivement par le courant !