On se doutait bien que quand Gaahl réanimait Trelldom et sortait ... By the Shadows... en 2024, 17 ans après l'album Til Minne..., ce n'était pas pour reprendre là où son projet nous avait laissés, ni nous replonger dans les années 90. Comme on a pu l'apprécier depuis une dizaine d'années, notamment dans Gaahls Wyrd, Kristian Eivind Espedal n'est pas du genre à se complaire dans la nostalgie et encore moins à se reposer sur ses lauriers : pour lui, la création est une démarche sincère quasi-mystique qui ne peut se faire dans la répétition paresseuse. On le sait d'avance : ...by the word... sera un album aussi imprévisible que passionnant, que l'on s'apprête à parcourir avec la même excitation que celle que l'on ressent avant de se perdre dans le brouillard. Les fans de Trelldom, néanmoins, peuvent toujours se raccrocher à une constante : les trois petits points dans les titres d'album pourront alors leur servir, tels les cailloux du Petit Poucet, à trouver leur chemin dans la brume !
Autour de lui, Gaahl n'a pas modifié l'équipe qui l'entourait sur le précédent ...By the Shadows..., ajoutant juste à sa bande le bassiste Eirik Øien. Les ingrédients sont donc similaires à ceux du précédent album, comme on peut l'apprécier dès When This Was Young : des rythmiques imprévisibles, des cuivres fantomatiques, une voix claire en guide de guide / narrateur... on peut néanmoins supposer qu'avec le temps, chacun ose un peu plus apporter sa touche de folie, exprimer ses envies, pour un résultat plus approfondi. Trelldom sonne toujours mystique et psychédélique et cultive une aura occulte jusqu'à ses communiqués de presse qui précisent que le groupe "ne commente ni n'explique son art" ! Délaissons alors le royaume de la raison pour nous perdre dans un labyrinthe sensoriel halluciné...
Si une expression comme "avant-garde" peut inquiéter et donner l'impression d'un truc froid, cérébral et un brin poseur, il n'en est rien ici. Certes, Trelldom expérimente et a tendance à nous prendre à rebrousse-poil mais réussit également à maintenir une forme de grandeur, une solennité qui doit autant aux rythmes pesants qu'à la performance vocale de Gaahl, cérémonieux, imposant et théâtral, dégageant une forme d'autorité sacrée. On glisse hors du temps, contemplant alors une vision du black metal à la fois loin de ce que l'on connaît mais également, paradoxalement, étrangement fidèle à la démarche d'origine : s'affranchir des règles pour proposer quelque chose de noir, où la dissonance règne et où l'auditeur est bringuebalé dans un souterrain sonore oppressant et mystérieux aux ambiances gothiques. Écoutez donc The Word Choose to Vanish et ses riffs hargneux pour vous en convaincre !
Du saxophone, de l'orgue, de la clarinette ou encore de la mandoline viennent étoffer ce paysage sonore dévasté, ouvrant le champs de possible avec une classe folle (This Moment the Life of a Memory) sans oublier une touche de grandiloquence abyssale. Gaahl incarne plusieurs voix, oubliées, menaçantes, détentrices de secrets obscurs contenus par des mots, eux aussi oubliés. Chaque morceau peut alors être vu comme un sortilège, une histoire murmurée au fond d'une grotte, s'approchant souvent de l'incantation hypnotique (Folding the Mind). Avec son approche tenant finalement autant du jazz et du rock progressif que du metal extrême, Trelldom donne à ses fantômes une couleur organique et laisse libre cours à ses excentricités avec un appétit pour le jeu et l'expérience qui est aussi réjouissant que rafraichissant mais ne délaisse pas pour autant la poésie ou les assauts rageurs. Gaahl (certes accompagné de ses compagnons de jeu), avec son air sévère et un brin boudeur, confirme son statut de savant fou le plus passionnant du metal extrême !