Cinq ans séparent The Great Satan de son prédécesseur The Lunar Injection Kool Aid Eclipse Conspiracy. Pour Rob Zombie, c'est long. Même à l'époque où il disait envisager d'arrêter la musique pour se consacrer au cinéma, nous n'avions pas traversé pareil désert ! Ça, c'est pour la première bonne nouvelle. Pour la seconde, il suffit d'un rapide regard à la pochette pour voir qu'il a laissé tomber les titres à rallonge, voilà qui est bien plus pratique ! Ces dernières années, après le départ de l'ex-Marilyn Manson John 5 pour Mötley Crüe et du bassiste Piggy D pour Marilyn Manson, Rob Zombie a finalement remonté le line-up de l'époque du premier Hellbilly Deluxe... à l'exception du fidèle batteur Ginger Fish, un ex-Marilyn Manson. Vous suivez ?
Mais alors une question se pose : qu'est-ce qu'on attend de Rob Zombie en 2026 ? Est-il ce monstre rigolo enfermé dans une forme de nostalgie de la fin des années 90 / début 2000 ? Il fût un temps où un parallèle direct pouvait être fait entre ses albums et ses films, aussi bien en terme d'ambiance (The Devil's Rejects optait pour une approche plus poussiéreuse et réaliste que La Maison des 1000 Morts au moment où l'album Educated Horses laissait tomber le maquillage et les costumes) qu'en terme d'inspiration (son génial et injustement méprisé The Lords of Salem sortait à la même époque que l'album Venomous Rat Regeneration Vendor, véritable souffle de fraîcheur). Dans ce cas, qu'attendre (ou plutôt craindre) venant du musicien quand ses films sortis depuis plus de dix ans gagnent à être pudiquement ignorés ? On restait pourtant sur une bonne impression, le précédent album avait beau être surchargé, il gardait un grain de folie jubilatoire.
Eh bien, ô surprise, Rob Zombie fait du Rob Zombie. Finalement, comme ses films récents faits avec trois bouts de ficelle, sa musique renoue avec une forme de modestie primitive. Des samples pour l'ambiance de série B et une énergie qui part dans tous les sens, voilà ce que nous réserve The Great Satan. Bienvenue dans les années 80, période bénie de la panique satanique ! F.T.W. 84 règlera tout débat : soit vous vous laisserez emporter par ce truc lourd, rock'n'roll, un brin punk avec Robert Bison qui multiplie les fuck avec enthousiasme, soit vous êtes quelqu'un de chiant et vous pinaillerez qu'on a déjà entendu ça un paquet de fois. Vous aurez raison. Mais vous êtes chiant. Dans ses derniers instants, ce premier titre plonge vers un doom sinistre horrifique trop cool de la mort, on voudrait que tout l'album soit comme ça histoire de sortir nos torches et faire des trucs païens. Si c'est votre truc aussi, alors passez-vous The Devilman en boucle, avec sa pesanteur grand-guignol !
Il y a un truc que Rob Zombie, malgré son fétichisme des années 70 et 80, a pourtant en commun avec des artistes bien plus jeunes : ses morceaux sont courts mais mutent et partent dans tous les sens. Si vous êtes dans la team "chiant", ça va vous fatiguer. Tarantula, plaisir régressif, nous refait le coup du final de la mort trop cool, genre tombé de rideau ou de guillotine. I'm a Rock'n'Roller recycle des gimmicks à la White Zombie, ce groove déviant, cette envie de faire du tambourin sur des tombes sans nom ou de sacrifier des bébés dans un parc d'attraction. Familier mais diaboliquement ludique, Sir Lord Acid Wolfman se la joue crooner sinistre, genre Tom Waits ressuscité par une catastrophe nucléaire... Bref, vous l'aurez compris, Rob Zombie déroule ses tours habituels comme un bonimenteur de fête foraine.
Dans cette parade monstrueuse faite de bric et de broc, on note cependant un retour à un son plus industriel. Quelques riffs méchants à la Ministry sur Heathen Days ou Punks and Demons (d'ailleurs, la posture christique parodiée ici sur la pochette en noir et blanc par Rob Zombie n'est pas sans rappeler celle de l'album Rio Grande Blood de la bande d'Al Jourgensen... où l'on trouvait un morceau appelé The Great Satan !) et les amateurs pourront apprécier les percussions à la Die Krupps en fond de Black Rat Coffin. Pour le reste, eh bien, le Zombie n'a pas changé de robe. Il scande de sa voix gutturale ses refrains et livre un numéro aussi généreux que vu 666 autres fois dans d'autres foires. Alors que la fin approche, le cirque délirant de The Black Scorpion ou le final psychédélique de l'enchaînement Unclean Animals et surtout Grave Discontent nous arrachent un dernier sourire.
Le constat est alors simple : avec The Great Satan, Rob Zombie laisse de côté les expériences de savant fou que lui proposaient John 5 et nous livre un album aux plaisirs simples. En soit, il s'agit d'un retour à son univers des "débuts" plus satisfaisants que cet Hellbilly Deluxe 2 un brin poussif. Des monstres, des rednecks, le Diable, de la gnôle, des tueurs fous, des gros riffs, de l'énergie, des interludes perchés... vous connaissez la formule crado-rigolote. The Great Satan, c'est Rob Zombie qui fait son show, sans coup de génie mais avec une méchanceté parfois jouissive et un plaisir de sale gosse communicatif. Certes, c'est inégal (est-ce parce qu'elles arrivent tard dans l'album qu'Out of Sight et Revolution Motherfuckers seront frappées de la terrible malédiction du "skip instantané" ?), mais quel album de Rob Zombie n'est pas inégal ? C'est aussi ce qui le rend attachant, ce côté un peu boiteux, un peu branleur-bougon si récréatif.
Moins avant-gardiste qu'au cours des années 2010, il nous rappelle alors une phrase prononcée dans les années 90 par Beavis & Butt-Head, grands philosophes, face à un clip de KoRn : "il y a des musiques qui parlent au plus profond de notre âme et stimulent notre esprit... et d'autres qui parlent à notre cul". The Great Satan ne parlera pas forcément à votre âme mais, si vous êtes d'humeur, vous fera remuer le popotin.