Groin, groin, remuons nos queue en tire-bouchon dans un joyeux réflexe canino-porçin : Pig, le plus cochon des projets de metal industriel, est de retour avec un nouvel album. Hurt People Hurt arrive deux ans presque jour pour jour après son prédécesseur Red Room, même si entre temps nous avions eu droit à l'EP Feast of Agony et les remixes The Merciful Night. Tout est bon dans Raymond Watts, dont la créativité frénétique semble inépuisable depuis sa pause d'une décennie, et c'est donc avec plaisir que l'on replonge dans son temple-porcherie fait de machines et de gospel grandiloquent.
Tosca's Kiss nous attrape immédiatement pour nous faire sauter dans les flaques de boue en compagnie de lard-tiste. Un piano, des riffs bien lourds, un chant toujours aussi expressif (crooner mi-grotesque, mi-séduisant, il murmure, grince, grogne, gémit avec l'enthousiasme d'un porcelet), Pig reste unique. Accompagné de Jim Davies (ex-The Prodigy et Pitchshifter), Watts puise dans son amour pour l'opéra l'inspiration pour conférer à ses expérimentations entre rock et électronique une intensité dramatique à la fois décalée et d'une élégance folle. Ici, il fait explicitement référence à Puccini ainsi qu'au film Tosca's Kiss de Daniel Schmid, un documentaire sur la première maison de retraite pour chanteurs d'opéra à Milan fondée par Verdi... n'ayez crainte, cependant, Watts n'est pas prêt d'aller se reposer du côté de Milan.
Savant-fou en perpétuelle ébullition, il continue d'explorer, d'essayer de tordre, de jouer, de casser. Tantôt inquiétant, tantôt facétieux, il évoque la figure d'un trickster un brin gourou sur les bords. Comme souvent avec Pig, tout prend une connotation religieuse avec de nombreux chœurs, cette touche gospel irrésistible et entraînante Prenez le morceau-titre, par exemple : il y marmonne comme JG Thirlwell et fait preuve d'une ambiguïté typique, à la fois ironique et un brin inquiétante. Que veut-il nous dire avec son titre ? Faire du mal aux gens fait souffrir ou, au contraire, nous ordonne-t-il d'aller faire du mal ? De l'indécision, de la souffrance, des parts d'ombre sinistres transformées en hymnes mutants flamboyants... on s'éclate. Sommes-nous là pour nous perdre ou nous retrouver face aux sermons du maître de cérémonie ? Sans doute un peu des deux, alors que l'on attend notre extrême groinction.
En 2016, Pig sortait The Gospel après dix ans de silence, un album déterminant pour la décennie à suivre. Hurt People Hurt est dans la même lignée que tout ce que Watts fait depuis : l’œuvre est marquée par le plaisir de bidouiller, un plaisir contagieux grâce à son sens du groove, d'une coolitude décontractée de chaque instant. Quid Pro Quo, les refrains de DNA ou l'ambiance plus feutrée et mélancolique de The Reaper's Lament qui explose avec l'arrivée des chœurs sont autant d'illustration de cette générosité et de cette vigueur juvénile.
On a parfois l'impression que Pig est d'une humeur plus sombre. On a parfois l'impression qu'il est d'une humeur plus légère. Plus blasphémateur, plus sacré. Insaisissable, à l'image du titre Sex & Suicide, de l'électronique hypnotique de Scars aux déviances bruitistes ou de la crépusculaire Ruins, la noirceur se mélange à l'extase religieuse, l'introspection et les ruminations sont sublimées par des chœurs en apothéose et chaque titre prend une tonalité épique et cinématographique. Hurt People Hurt est un nouveau tour de force de Watts, à son image : réjouissant, bizarroïde, amusant, effrayant, plein d'énergie, mégalo et d'une insolence tellement jubilatoire !