Après un premier EP paru en 2024 sous le nom Empty Eyes, Empty Eye (sacré changement de nom !) sort du caveau avec un premier album intitulé A Light. Une lumière ? On risquerait pas d'avoir mal aux yeux ? Avant de bouder, rappelez-vous qu'à l'origine l'art gothique avait justement pour but de faire entrer la lumière ! Et puis bon, ça pourrait être la fameuse "lumière au bout du tunnel", ou celle d'une flamme où l'on va se brûler... ou tout simplement un prétexte pour garder vos lunettes noires la nuit ! Avec ses influences entre gothic rock et post-punk, Empty Eye assume ses références sorties tout droit des années 80, les Sisters of Mercy en tête : vous aurez bel et bien besoin de vos lunettes noires !
Que l'on se rassure tout de suite, le soleil ne pointera pas ses irritants rayons de si tôt : l'album commence littéralement sous la pluie. Rain on a Window, le son apaisant de l'eau, un synthé dramatique : Empty Eye sait recevoir, on se sent comme à la maison ! Vont alors se succéder autant de raisons de célébrer la nuit alors que le groupe fait le choix d'une certaine immédiateté : ici, pas de couches qui s'empilent, pas de complications, mais des chansons avec une basse qui groove et des refrains entêtants. On peut y voir tout d'abord une modestie rafraichissante, Empty Eye n'ayant finalement pas d'autres prétentions que de nous proposer une musique efficace, qui ne se cache pas, ne prétend pas à autre chose qu'à nous divertir. En cela, on pourrait parfois penser aux 69 Eyes : voilà un album dont chaque titre est fait pour chanter dans le corbillard (A Spirit Board ou Black Eyed Eve, par exemple, ou bien sûr la reprise de Lucretia my Reflection), y compris quand une élégante mélancolie vient teinter la noirceur de gris foncé (la nocturne Lonely Woman ou Another Nightsky, avec Elise Diederich en invitée au chant, ont des airs de générique de fin).
Mais ce n'est pas tout : le chant s'en retrouve propulsé au premier plan, mettant en valeur la performance théâtrale de Ludovic Laffeyrie, chanteur-narrateur-comédien qui semble incarner différents rôles au fur et à mesure de morceaux qui se déroulent comme plusieurs numéros macabres. L'entraînante Just a Little Dance et la brumeuse Diving Upward nous permettent ainsi de passer du tragique à la menace et, malgré des ambiances bien différentes d'apprécier un jeu de guitare dont les riffs ne semble demander qu'une légère tape dans le dos pour s'épaissir, se saturer et plonger dans le metal, plus lourd et mordant. On apprécie aussi comme l'électronique prend de l'importance, nous éloignant encore du rock gothique classique pour aller taquiner des terrains synthpop ou industriels (Voltaic Demon au délicieux parfum retro-futuriste).
Il y a donc ce sens de l'accroche, le sens du spectacle... et tout cela se retrouve épaulé par un travail sur les atmosphères absolument réjouissant. Empty Eye parle d'approche cinématographique, histoire de dépoussiérer un peu leurs influences. Si le mot est souvent fourre-tout, il prend tout son sens ici : les mélodies semblent sorties d'un film fantastique gothique, entre poésie noire, mélancolie et danses spectrales... qu'on leur donne un orgue, un clavecin et une machine à fumée car tout cela évoque la flamboyance du Grand Guignol !
Empty Eye convoque une imagerie réjouissante, un plaisir assumé pour les toiles d'araignées, les tombes, les créatures maudites et tourmentées sous la pluie. On écoute l'album à la fois comme on écoute des histoires d'horreur que raconterait un drôle de type portant un chapeau haut-de-forme poussiéreux à l'entrée d'une crypte mais aussi pour le plaisir simple et authentique de nous dandiner dans nos cercueils. Vous connaissez cette expression qui dit d'un truc que c'est "le pied" et à laquelle on n'a jamais trop rien compris parce qu'un pied n'a finalement rien d'extraordinaire (on dit d'ailleurs souvent "bête comme ses pieds" !) ? Eh bien là, voilà, on a trouvé le pied de l'expression : Empty Eye, c'est un des pieds de "six pieds sous terre" !