Chronique | Laibach - Musick

Tanz Mitth'Laibach 12 mai 2026

Comment ? Une pochette violette avec des images de néons ? Pas d'imagerie liée aux régimes totalitaires du XXème siècle ? Pas de reprise ? Pas d'allusion cryptique au fascisme ? Une musique qui se dit influencée par l'eurodance, la j-pop et la k-pop ? Mais qu'arrive-t-il à Laibach

L'album Musick qui ouvre cette année une nouvelle période pour le groupe slovène a de quoi décontenancer. On se doute qu'ils ont bien calculé leur coup pour nous prendre une fois de plus de court, avec succès. Si le groupe a été extrêmement productif ces dernières années, Musick est tout de même son premier album entièrement constitué de chansons originales depuis l'excellent Spectre, en 2014 tout de même, ce qui en fait un disque particulièrement important. Il y a bien sûr une démarche, que Laibach présente ainsi : la formation slovène prend cette fois pour objet la saturation de musique dans notre société, sa production standardisée pour plaire rapidement, son trucage par les technologies modernes notamment d'intelligence artificielle, la façon dont elle est filtrée par les algorithmes qui guident nos recherches ; un objet désirable et peut-être même indispensable que l'on nous matraque jusqu'à l'overdose, comme d'autres choses dans nos sociétés. Pour celles et ceux qui grinceraient des dents à voir Laibach sortir un album résolument pop, on vous rappelle que le groupe a fourni de belles pièces d'industriel ces dernières années avec Wir Sind Das Volk! (chronique) et plus encore Sketches of the Red Districts (chronique).

Cela dit, si la démarche est intéressante, on est en droit d'avoir quelques craintes : Laibach a déjà versé dans la pop avec l'album de reprises The Sound of Music (chronique) mais le résultat peinait à dépasser le statut de bonne blague pour devenir marquant musicalement. Qu'en sera-t-il cette fois ?

Qu'on se rassure : Musick est non seulement très drôle mais surtout très efficace. Pour imiter la pop contemporaine, Laibach a mis le paquet : rythmes dansants, refrains joyeux et entêtants, plusieurs chanteuses invitées venues de la pop en plus de Marina Mårtensson, structures qui se font de plus en plus répétitives au fur et à mesure, autotune ; le tout sans cesser d'utiliser aussi des synthétiseurs analogiques. À notre grande surprise, on se laisse joyeusement entraîner ! La raison de cette réussite est double : d'une part, les genres que Laibach s'approprie ici sont plus dansants que la douceur candide de The Sound of Music, d'autre part Laibach a été plus loin cette fois-ci en s'appropriant jusqu'au bout les codes de de l'eurodance, de la k-pop et de la j-pop pour en produire une version saturée plutôt que de simplement les tourner en dérision.

Car Laibach, au fond, ne fait ici rien d'autre qu'appliquer à la pop la stratégie de surconformation qu'il appliquait à la propagande nationaliste dans les années quatre-vingt : disséquer les caractéristiques du phénomène étudié pour en faire une sorte de concentré, une version surchargée dont on ne sait plus dire si elle est une forme extrême ou une parodie. Comme toujours, la technique atteint son paroxysme sur les clips : Allgorythm et Musick sont à la fois drôles et percutants par les condensés qu'ils offrent de l'esthétique du buzz en plus d'être irrésistibles. Sur ces morceaux, Laibach reprend les éléments qui font les succès de la pop tout en leur ajoutant une intensité dramatique qui lui est propre et ce avec la voix de basse de Milan Fras ! On peut se laisser entrainer par eux comme on pouvait déjà se laisser entraîner par la force sauvage d'une Geburt Einer Nation, la dérision n'empêche pas l'emprise. Le cas de Fluid Emancipation est particulier : les paroles sont ici composées des injonctions à se détendre, profiter de l'instant présent et abandonner toute réflexion que nous matraquent les géants de la tech et du divertissement, produisant une illusion de liberté ; mais comme il l'affirme dans sa newsletter, le groupe interroge aussi la capacité de l'individu à s'affranchir pour de bon des contraintes par la lutte sociale pour dépasser les attentes imposées par la classe, le genre et la sexualité ainsi que le montrent les images du clip, pour la plupart tirées du film slovéno-macédonien Fantasy (à paraître en France en octobre 2026) – sauf erreur, le thème est inédit chez Laibach !

Si Allgorythm (que Milan prononce AllGoRythm), Musick et Fluid Emancipation sont des hymnes pop particulièrement efficaces auxquels Laibach impose sa grandiloquence dictatoriale (on ne se refait pas), les deux premiers servis de plus par l'énergie impressionnante de la chanteuse ghanéenne Wiyaala, d'autres titres emportent notre adhésion d'une manière différente : Singularity, qui massacre avec brio la mélodie de la Petite musique de nuit de Mozart ; Love Machine avec son sample d'extrême-orient qui donne envie (en français) de l'écrire Love MaChine ; et surtout la redoutable Luigi Mangione, du nom du criminel américain qui a suscité une vague de sympathie en assassinant le PDG d'une compagnie d'assurance spécialisée dans la spéculation sur la santé, qui nous présente une ambiance de western lourde à souhait avec sa guitare acoustique et son sifflement cependant que les paroles (incomplètes sur le livret) évoquent les différents mouvements qui s'affrontent ces dernières années dans l'espace public... Là, on ne rigole plus du tout : c'est sinistre et c'est le meilleur morceau de l'album.

On l'aura compris, Musick est loin de se contenter de tourner en dérision la pop ; sur cet album, Laibach a réussi à détourner les codes qui formatent la musique admise dans les médias de masse pour en tirer une puissance singulière.

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