Chronique | Primordial Black - Heterotopia

Pierre Sopor 14 mai 2026

Primordial Black ne perd pas de temps ! La formation tunisienne sortait son premier album, Dark Matter Manifesto, il y a moins d'un an. Avec un univers très riche où le metal extrême puisait dans des ambiances industrielles et de nombreuses références cinématographiques et littéraires, il y a de quoi s'étonner d'un délai si court. Et pourtant, Primordial Black a manifestement pris le temps de passer par une forme d'introspection pour envisager sa musique sous un nouvel angle, plus avant-gardiste. Voilà qui promet ! 

Le premier contact avec Heterotopia passe évidemment par l'artwork : après Gustave Doré sur le précédent album, il est cette fois-ci signé par le chanteur et guitariste Yasser Mahammedi-Bouzina et introduit déjà l'univers avec un certain goût pour le gothique et des tentacules lovecraftiens qui semblent remplir l'esprit du sujet... Voilà qui sent bon la folie, les visions obscures et les secrets chuchotés dans le noir ! Primordial Black soigne ses effets et prend le temps de nous immerger dans son cauchemar, Caos Guidato servant de porte d'entrée. Des nappes de synthé fantomatiques, un chant de gorge, une cloche à l'écho sinistre et le souffle du vent, il n'en faut pas plus pour poser un décor funèbre et mystérieux, mystique même.

S'il y a bien un point sur lequel Primordial Black a travaillé, ce sont les atmosphères. Les compositions ont gagné en ampleur, en dynamisme, en ambition et l'ensemble respire aussi grâce à des pauses contemplatives qui apportent un vrai relief (dès le début, celle de Ruines Suspendues permet à la fois l'immersion de l'auditeur mais aussi à la violence de paraître décuplée, Primordial Black ayant bien compris que tout est question de contrastes et de nuances). On se délecte alors du piano sinistre qui ouvre le morceau Heterotopia avant que des chœurs grandiloquents ne viennent le hanter, la subite coupure au milieu de Mater Suspiriorum et son chant clair aussi surprenant que bienvenu (savourez l'écho de la batterie, tranchant ce silence de tombe, quand elle se réactive !), les crépitements d'Immaculate qui nous ramènent en un temps ancien d'exploration de secrets interdits et de découvertes funestes, les cuivres brumeux de Begotten qui accompagnent la voix de Camilia Bayazi en une coupure que ne renierait pas David Lynch ou encore les aiguilles de l'horloge et les chuchotements qui se superposent dans Le Horla, évocateurs d'une folie rampante avant un final mélancolique... Cette énumération non exhaustive illustre comme Primordial Black cherche à proposer des idées neuves sur chaque titre, faisant preuve d'un soin réel pour donner vie aux mondes convoqués.

Car si vous aimez le fantastique, vous aurez bien remarqué que des mondes sont convoqués, justifiant certains choix de sound-design ou d'approche. Les Trois Mères de Dario Argento continue de rôder : est-ce qu'on parie déjà qu'à l'avenir un morceau aura pour titre Mater Tenebrarum ? La paranoïa et l'anéantissement de soi qui suinte de Le Horla ou l'étrangeté surréaliste de Begotten épousent avec pertinence l'esprit des œuvres auxquels les morceaux renvoient. Tout cela contribue à créer une ambiance globale mystique, quelque chose entre un sombre rituel secret dédié à des divinités malveillantes qui échappent autant à la raison qu'à nos sens et une procession funèbre. 

Alors bien sûr, dit comme ça, on en oublierait presque comme Primordial Black prend un malin plaisir à nous ratatiner, nous faire nous sentir minuscules. Rassurez-vous : Heterotopia cogne très fort et sait se montrer impitoyable, conquérant, sauvage. Entendez donc les incantations d'Immaculate, avec Steve DiGiorgio de Death à la basse, pour vous en convaincre : il y a ici la matière pour un blockbuster de musique extrême, spectaculaire, sombre, grandiloquent, un truc monstrueux aux proportions cyclopéennes et aux angles défiant la logique. Pour le dire plus rapidement : certes, Primordial Black s'adresse à nos âmes damnées mais également à nos corps avec une musique viscérale, hargneuse et méchante comme on aime. On pressentait déjà très largement ce goût pour les chemins de traverse sur leur précédent album et c'est un plaisir de les entendre assumer pleinement leurs penchants plus atmosphériques, dissonants, imprévisibles. Le sens de la démesure n'empêche ni l'élégance, ni la subtilité et l'on retrouve bien tout ça dans Heterotopia, un album monstrueux dans tous les sens du terme, généreux et que l'on contemple avec la même fascination que l'avènement d'une entité apocalyptique.

à propos de l'auteur
Author Avatar

Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe