Chronique | Messalina - Golden Wounds

Pierre Sopor 22 mai 2026

Le destin est décidément une drôle de bestiole. Par exemple, vous ignoriez probablement, en cliquant (peut-être même par erreur) sur cet article, que vous alliez y découvrir un truc que vous alliez écouter en boucle dans les heures à venir. Pour l'ex-Svart Crown et actuel chanteur de Igorrr Jean-Baptiste Le Bail, le destin a également été facétieux : après la fin de son groupe de black metal, il se lançait dans Dirty Black Summer, une aventure rock-grunge vite avortée mais qui trahissait une certaine envie de se frotter à quelque chose de moins extrême... On le retrouve à la guitare et au chant dans Messalina, rejoint par son collègue batteur dans Svart Crown et Igorrr Remi Serafino mais également Aymen Mahjoubi, lui aussi à la guitare et au chant et Alexis Fedunizin à la basse. Sur leur premier EP, Golden Wounds, on remarque la présence de guests qui, déjà, nous affolent : le projet indus / rap / grunge Doodseskader, le trio de pop sombre aux ombres industrielles Kibbel et enfin DOOL, que l'on a tendance à prononcer DOOOOOOOOOOOOL... et pour qui Dirty Black Summer ouvrait d'ailleurs en 2022. Le destin.

Les cartes de cet EP semblent avoir été tirées il y a quelques années et le résultat est l'aboutissement de ces recherches, errances, erreurs et succès. On le sent dès le morceau-titre en ouverture, il se passe un truc. Rythmiques lourdes, hypnotiques, chant mélancolique qui semble traverser un brouillard glacial d'échecs et de regrets avant de nous attirer vers son petit coin de ténèbres... Messalina est déjà addictif, la musique est vénéneuse mais on a bien du mal à en décrocher. Les influences se mélangent : ce rock lourd et sombre est fait d'un peu de doom, d'un peu de cold wave, d'un peu de post-rock, un p'tit truc à la Deftones et même de quelques tensions black metal sous-jacentes que l'on devine ici ou là. Au jeu des comparaisons, on se dit qu'il y a dans ce désespoir poisseux un truc qui nous ferait espérer, à nous, d'avoir trouvé là un palliatif à la disparition (temporaire ?) de Hangman's Chair (ces coups de batterie, par exemple, résonnent en nous d'une façon similaire).

Messalina enchaîne des tubes étouffants, où le renoncement est sublimé par un sens de la formule qui accroche, une immédiateté au service des émotions. No Color est un hymne instantané, ce genre de morceau qui envoie et obsède instantanément et où l'on passe trois minutes et quarante-quatre secondes à monter le son de plus en plus fort, jusqu'à ce que les mots et cris de Tim de Gieter ne viennent nous trancher les tripes avant un dernier refrain en apothéose dantesque. Cold as Before, monolithe de spleen gris automne s'injecte directement dans le cœur pour en ralentir les battements, Narrow Chase introduit via Kibbel des mirages électro-pop-indus séducteurs avant encore un final redoutable épaissit par les guitares... Vous l'aurez compris : dans la construction de ses morceaux, Messalina a beau privilégier une impression de simplicité, une approche viscérale qui prend aux tripes, le groupe soigne ses effets et ménage de jolis crescendos.

Dans sa dernière partie, l'EP prend une tonalité mystique : A Cross vient questionner "les limites du sacrifice de soi par amour" avec un sens de la lourdeur (on y devine d'ailleurs quelques fantômes plus extrêmes) et des atmosphères, une maîtrise des contrastes et un savoir-faire pour en faire une chanson qui capte l'attention à nous filer le vertige. On vous avait dit, quelques lignes plus haut, que Messalina construisait savamment son monument de souffrance et de mal-être, capable de nous accrocher d'emblée mais aussi de nous laisser sur des dernières notes qui nous incitent juste à repasser leur musique en boucle. Alors conclure un premier EP en invitant Raven van Dorst de DOOL fait un peu le même effet. Sa présence semble logique tant l'influence du groupe néerlandais s'était faite sentir jusque-là et le résultat, entre émotions contenues et jaillissements libérateurs est à la hauteur des attentes, avec, là encore, une gestion de la tension qui pousse le final vers ce que l'on prendrait presque pour une forme de lumière tout en nuances.

Six morceaux, presque une demi heure : c'est plutôt généreux pour un premier EP. Mais on en ressort tellement emballés que tout ce qui nous en reste est un sentiment de manque, un besoin irrépressible de relancer l'écoute, encore et encore. Messalina a beau être un projet récent, il est le résultat de nombreuses expériences et ça s'entend : dès le début, le son est abouti, marquant. Surtout, ce sont des chansons qui fonctionnement, sans fioritures, sans gimmicks, sans artifices, juste un vrai talent pour nous loger des lignes de chant directement dans le cerveau. Pourvu qu'on en réentende parler rapidement ! 

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe