Chronique | Combichrist - One Fire

Pierre Sopor 07 juin 2019

Depuis plusieurs années maintenant, COMBICHRIST tâtonne. L'étiquette "Techno Body Music" ne collait plus vraiment avec les ambitions d'Andy LaPlegua et il embarquait son projet dans un metal industriel à la MINISTRY le temps d'une bande son de jeu vidéo. Ce qui devait n'être qu'un essai a tourné à la blague trop longue avec le poussif et fatigant This is Where Death Begins, perdant en route des fans bougons mais trouvant grâce aux yeux d'autres (comme à l'époque l'auteur de notre chronique). Pourtant, cette tentative laborieuse n'était peut-être qu'un brouillon d'une oeuvre plus aboutie, des premiers pas hésitants vers de nouveaux horizons. C'est ça tâtonner : hésiter, essayer, se vautrer, essayer encore et parfois finir par trouver. Est-ce que One Fire sera plus convaincant ? Jugeons par la pochette : non, quelle horreur, sérieusement, les gars ? 

Ou peut-être que si, en fait. One Fire est un album étrange et assumé, à l'image de ce dragon plein de tentacules. On ne sait pas trop sur quel pied danser. Ni s'il faut danser, d'ailleurs. On commençait pourtant en terrain connu avec Hate Like Me, gros hit à la COMBICHRIST sur lequel LaPlegua nous balance quelques punchlines en pleine face, une batterie nous hache les tympans et l'électronique fait son retour bienvenu, bien que les guitares soient toujours présentes. Ce qui n'était déjà pas original il y a dix ans ne l'est toujours pas aujourd'hui, mais du gros son efficace et bas du front en ouverture, ça permet de tous se réconcilier (ou finir de se fâcher).

Et puis d'un coup, là, comme ça, ça part en cacahuètes. Qu'est ce que c'est que cette Broken United qui colle une rythmique dubstep, un refrain à la BEASTIE BOYS, une nappe de synthé hallucinée, des guitares bien grasses entre tout ça et un break mélancolique plus minimaliste ? C'est lourd, méchant et étonnant. L'ADN rugueuse de This is Where Death Begins est bien là, mais avec des envies presque expérimentales à la We Love You. Et c'est là qu'on comprend que One Fire est en fait une authentique créature de Frankenstein faite de bric et de broc, de récupération, d'auto-citations même, et des délires de son créateur. Une expérience parfois boiteuse, qui se casse de temps en temps la gueule mais qui trahit une vraie volonté d'essayer et surtout une réelle personnalité. L'humeur dépressive de Lobotomy qui vient se greffer à un beat entraînant, la chanson à boire pour pirates de Bottle of Pain et ses élans orchestraux, les délires vocaux de LaPlegua sur l'incroyable et théâtrale reprise des DEAD KENNEDYS California Über Alles où il se la joue crooner, quelque-part entre Jean-Luc de Meyer et Nick Cave, les nappes angoissantes qui viennent pourrir le groove de la clubesque Last Days Under the Sun... One Fire va de surprise en surprise et COMBICHRIST semble perpétuellement chercher à se remettre en question, à essayer de nouvelles choses.

Certains moments sont glorieux (la seconde partie de Understand, par exemple, et un usage enfin intelligent et original des guitares), d'autres moins. Essayer, ce n'est pas forcément réussir. Les screams de LaPlegua lassent rapidement, lui qui a pourtant prouvé qu'il sait faire autre chose (il s'amuse d'ailleurs avec un final quasi a capella). Certains morceaux sont ratés (la sous-MINISTRY Guns at Last Night, avec Burton C. Bell en guest ou One Fire sont carrément laborieuses) et si l'on salue la volonté d'évoluer et de tester des choses, on y perd parfois l'efficacité bourrine qu'on attend de COMBICHRIST. En dehors des beuglements de son auteur, One Fire est un album qui joue étrangement souvent la carte de l'apaisement, de la nuance, voire d'une forme de subtilité toute relative (ça reste du Combi, n'exagérons rien).

One Fire est un album paradoxal : en cherchant à unifier différents éléments de sa discographie, COMBICHRIST espérait peut-être rassembler. Mais quelque-part, LaPlegua semble avoir laissé tomber l'idée de devenir un grand groupe de metal industriel facile et retrouve une forme de spontanéité et de folie qui fait plaisir à entendre, déviant des trajectoires prévisibles dans lesquelles il aimait tant s'engouffrer. One Fire est un album libre, parfois bancal, mais rafraîchissant et amusant. Bien loin de brûler d'un seul feu, parions que c'est le disque qui divisera le plus les auditeurs. Normal : il s'éloigne de la formule "machines à hits", ce n'est peut-être pas le meilleur album de COMBICHRIST, mais c'est sûrement le plus étrange, le plus fou, le plus recherché et peut-être même le plus sincère.