On espérait un retour du Freak Frequenz tout en étant conscients que rien n'était assuré : le petit festival dédié aux musiques gothiques et industrielles organisé par Black Speech Production avait eu du mal à remplir le Ferrailleur lors de ses deux premières éditions, et ce malgré une programmation alliant qualité et variété... À l'heure des retrouvailles, c'est donc avec un réel plaisir que l'on se dirige vers les quais de la Loire pour passer une nouvelle soirée où les ténèbres synthétiques sont mises à l'honneur. Le Freak Frequenz s'est adapté et ouvre ses horizons (il y aura notamment de la darksynth le deuxième soir) : cette année, cinq des six projets à l'affiche sont français. Hasard ou choix éditorial conscient ? On se doute que d'un point de vue logistique, ça facilite les choses, en plus de mettre en avait des artistes émergents aux univers forts. Cela dit, en l'absence de grosse tête d'affiche internationale le premier jour, et ce malgré tout le bien que l'on pense de Potochkine en charge de clôturer la soirée, on se doute qu'il restera encore un peu de place...
FAITS D'HIVER
Cela dit, très vite, le Ferrailleur paraît bien rempli. Ce n'est pas complet, certes, mais ça suffit pour donner une impression de masse dans la fosse dès le début de la fête. Enfin, "fête" : on se comprend. Là, c'est Faits d'Hiver, pas Fêtes d'Hiver. À la rigueur, on pourrait l'appeler Trouble-Faits d'Hiver que ça ne serait pas déconnant ! Nous avions pu voir le projet synth punk / cold wave de Sevan Pochon il y a quelques mois lors d'une date compliquée à Paris (report), marquée par les problèmes techniques et un public absent et il était grand temps de le revoir dans de bonnes conditions.
La première surprise, c'est la présence d'un nouveau membre ! Faits d'Hiver est désormais un duo sur scène avec la présence d'un squelette, plutôt sage mais bien habillé ! L'entame est rageuse, il y a une nervosité punk qui bout dans ces textes en français qui nous sont crachés au visage. Sevan annonce : "le prochain morceau s'appelle Le Mensonge Règne, c'est aussi le nom du super EP en vente au merch, pour ceux que ça n'a pas dégoûté". Voilàààà, c'est ça qu'on veut : un humour noir, par une météo bien grise, ce Freak Frequenz commence bien !
Ensuite, il prévient : "la prochaine sera peut-être plus laborieuse, j'ai fini de l'écrire hier soir, soyez indulgents" avant de nous présenter son nouveau morceau, qu'il conclut d'un "c'était presque ça". Mais si, c'était très bien ! C'était très bien parce que ce mélange de mélancolie et de fureur, de défaitisme pas tout à fait résigné qui brûle encore d'une envie de révolte, ce dédain de facade qui masque la tendresse et cette énergie EBM / punk bien rentre-dedans fonctionnent carrément. Ça accroche, ça donne envie de faire la gueule bien comme il faut, bref, on en sort ravis.
DENUIT
Avec ses sorties fréquentes, ses concerts nombreux et sa communication sur les réseaux sociaux, Denuit n'est plus un secret. Le duo a ses adeptes, qui se rapprochent de la scène et les attendent avec excitation. Il faut dire que sur scène, ces deux-là ont une réputation à tenir et dès le début sur Tears Fall, on retrouve tout ce qui plaît tant : Lis et Ivi montent sur scène en se tenant la main, rappelant tout l'amour que dégage ce projet entre deux complaintes mélancoliques, puis se mettent à jouer avec leurs lampes torches. C'est à la fois entraînant, théâtral, touchant, fun, triste et débordant d'une bienveillance, d'une envie sincère de partage.
Le concert commence dans cet équilibre doux amer, entre le chant baroque de banshee et le synthé aux influences à la fois 80's, aussi bien John Carpenter que les modèles goth / synthpop / darkwave. Cyanure enchaîne avec Faceless, leur dernier single en date. Faceless, un peu comme Ivi Topp, planqué derrière ses cheveux ! Toutes les lumières s'éteignent, nouveau jeu de lampes de poche. Puis arrive Skeletons, qui sonne ce soir particulièrement lourde et énervée, l'intensité monte en crescendo. Ça cogne, on transpire dans le public, Lis balance des coups de pied dans le vide (bravo à la fois pour la souplesse mais également pour soulever des chaussures qui ont l'air de peser 666 kilos).
La fin approche. "Le prochain morceau sera le dernier, il s'appelle Show Your Face et sort le 17 avril". Show Your Face, voilà qui sonne comme une réponse à Faceless... alors les visages se montrent, luisant mais souriants, heureux. Le seul qui ne se montre pas trop, comme d'hab, c'est Ivi. Pourtant, même ses cheveux ne cachent pas tout à fait son sourire à lui aussi. Denuit nous a menti : il y a un rappel, Nemesis et toute son urgence écorchée. Comme d'habitude, le duo sait se mettre son audience en poche. Vous vous sentiez comme des fantômes pendant les boums du collège ? Denuit a transformé le Ferrailleur en maison hantée et y a laissé ses chagrins mais surtout sa douceur et sa bienveillance soupirer dans chaque recoin.
POTOCHKINE
Potochkine et Denuit ont des points communs difficiles à ignorer : les deux duos ("deux âmes inséparables", comme se présente Potochkine) savent faire briller les ténèbres avec des influences variées allant de la pop à la techno en passant par des choses gothiques, et partagent ce même goût pour des émotions à vif et un sens du théâtral bien personnel. Mais chez Pauline Alcaïdé et Hugo Sempé, la transe prend des airs d'exorcisme mordant, où la folie et la noirceur finissent par prendre le dessus.
On commence avec Pénurie de Larmes. Il fait noir. Les deux dégagent une envie d'en découdre, un truc contenu qui finit par exploser, que ce soit dans les gestes rageurs de Hugo ou les mimiques et cris de Pauline. Le récent album Sang d'Encre cotoie le précédent Sortilèges et toujours cette même intensité, cette même colère froide, ce truc qui bouillonne, bouillonne... Avec Préférer se Taire, on apprécie la diction si particulière de Pauline Alcaïdé, cette façon de faire résonner les mots avec théâtralité et éloquence, d'y insuffler ironie, dédain et désespoir. Préférer se taire ? Jamais !
Chez Potochkine, il y a bien sûr les beats furieux, cette tension synthétique, cette nervosité qui sert à la fois de squelette et de muscles à la musique. On transpire bien, là encore. Mais il y a aussi les textes, intelligibles, en français et qui servent d'âme tourmentée aux morceaux, à l'image de la cathartique BI et ce besoin écorché de régler ses comptes dans un geste schizophrène touchant, entre vengeance et demande de pardon. Potochkine est fragile, vulnérable, mais également puissant et dangereux. Pauline crie et se tire les cheveux, Hugo semble se débattre avec les ténèbres à grands coups de mouvements de bras vindicatifs : s'il fait noir, c'est parce que les ombres que le duo contient au dedans se sont répandues sur le Ferrailleur. L'expérience est unique, à la fois poétique et intense, furieuse et sensible, ces deux-là ayant développé un ton bien à eux, un univers atypique moderne et expressionniste, parfois même baroque.
Alors certes, cette première soirée n'était pas sold-out. Néanmoins, en mettant en avant des projets plus confidentiels que de grosses têtes d'affiche, Black Speech a aussi joué un rôle essentiel en mettant en lumière des artistes qui innovent, que l'on n'a pas déjà vus 666 fois et qui sont l'avenir de nos scènes dark. Tout cela se déroulait d'ailleurs sous l'oeil attentif de Johan Van Roy, monsieur Suicide Commando et star du lendemain, qui a profité des concerts depuis le balcon... où on l'a surpris en train de prendre une photo au travers du grillage. On a tenté de le plagier, sans grand succès. On fera (peut-être ?) mieux demain. Toujours est-il que la prise de risque de l'organisateur est à saluer et leur démarche à encourager de toute urgence, si l'on veut justement que l'avenir soit aussi riche et intéressant que possible... car on a pu le constater encore une fois : les ténèbres de demain s'annoncent foisonnantes et passionnantes !


























































