Nan mais Nantes, ça ne va pas du tout, là ! Après une première journée très sympathique pour laquelle la Loire-Atlantique avait arboré son plus beau ciel gris, un climat estival dégueulasse s'est abattu de toute son insupportable lourdeur sur la ville. On n'y voit rien tellement le soleil brille, soulignant à quel point Nantes est une ville où tout est trop blanc, trop clair. Il faut alors affronter un fait terrible : le samedi, quand il fait chaud, il y a des hordes de moldus partout, en agaçantes tenues d'été, qui font du bruit en écoutant des trucs nuls qui leur donnent envie de brailler "popopopopopooooo" sur l'air de Seven Nation Army.
Heureusement, le soir, il y a le deuxième jour du Freak Frequenz et le Ferrailleur (ne cherchez pas, il n'y avait rien à faire ailleurs) fait office d'abri anti-atomique pour se réfugier à l'ombre et aller écouter des machines froides et impitoyables ! Ce soir, ce sera dark electro et darksynth : le patron Suicide Commando clôturera la soirée après les sets de Supershothun et Macrowave, deux projets qui se connaissent bien et ont déjà partagé plusieurs soirées ensemble (on vous racontait par exemple celle à Paris il y a trois ans, pour le premier concert de Macrowave). Comme la veille, les concerts se déroulent sous l'oeil attentif de Johan Van Roy. En attendant de le voir monter sur scène, on rappelle alors le challenge un peu idiot que la délégation Verdammnis s'est imposé : après l'avoir vu prendre une photo depuis le balcon à travers le grillage la veille, il FALLAIT réussir à le plagier. C'est comme ça, on se lance des défis entre nous, comme si la soirée n'était pas déjà assez pimentée...
SUPERSHOTGUN
Pimenté, Supershotgun, l'est. On pourrait parler de son regard noir brûlant ou de sa barbe qui a l'air de méga-piquer mais ce serait détourner l'attention de son attirail caractéristique, un exo-squelette fait maison dans lequel il parade fièrement. Son univers est celui des films d'action bourrins des années 80 et 90 : imaginez un instant qu'au lieu de régler leurs problèmes avec des gros pistolets, Stallone et Schwarzenegger combattaient les méchants (qui auront probablement l'accent russe ou allemand) avec des duels de danse endiablés et vous aurez une idée du ton du projet. On entend d'ailleurs cette remarque, très pertinente : "vous êtes prêts pour des concerts de gars qui font genre ils sont second degré mais sont en fait archi-premier degré ?". Supershotgun commence. Il fixe son public, l'air menaçant. Il ne rigole pas. On ne sait pas si on doit se marrer ou avoir un peu peur. Le premier degré, le second degré, peu importe.
L'important, c'est la sincérité de la démarche, de la passion. Il n'y a pas de cynisme, pas de moquerie, juste un vrai hommage et un réel plaisir quand il s'agit de nous sortir la bande-son idéale pour se dandiner sur nos sièges en pleine course-poursuite entre poids lourds enflammés. Comme d'habitude, le set monte crescendo, les atmosphères mystérieuses et exotiques mutant petit à petit en assauts synthétiques intenses. Fidèle à lui-même Supershotgun communique avec son public avec parcimonie mais avec complicité : quelques mots criés sans micro, un petit geste par-ci, une pause de gros dur méga costaud par-là. Il est visiblement tracassé par quelques petits pépins techniques, ce qui explique peut-être pourquoi les rythmiques prenaient tant le dessus au risque d'étouffer ses mélodies... On a perdu en précision mais gagné en agressivité, un peu comme si on avait prévu d'enlever furtivement une cible et qu'on a fini par atomiser tout un hémisphère à la place. Le thème est respecté et ça faisait plaisir de voir cette figure devenue incontournable des sous-sols parisiens sur une belle et grande scène !
MACROWAVE
Avec Macrowave, pas d'exo-squelette. Les deux musiciens viennent d'Alsace et font honneur à la réputation de fiabilité de la région : on est à l'heure, précis, efficaces, propres, polis. Comme ils sont plutôt de Strasbourg, on évitera en revanche d'aborder avec eux le sujet fâcheux de la prononciation des mots comme bredele au risque de déclencher une guerre entre ceux du Haut-Rhin (qui ont raison) et ceux du Bas-Rhin (qui racontent n'importe quoi). Heureusement que Macrowave est un projet uniquement instrumental, on n'aura pas besoin de se lancer en débats chauvins qui passionnent tant la région Grand Est mais n'ont probablement pas animé énormément de soirées sur les quais de la Loire.
Ils ne causent pas, mais qu'est ce qu'ils envoient ! La batterie, tout de suite, ça donne un sacré coup de fouet. Le son est noir et agressif mais également immersif : Macrowave soigne ses ambiances cinématographiques avec un sens du grandiose et de l'épique mais également un jeu de lumière qui donne vie à l'univers futuriste de leur musique. Killian Ebel prend sa basse pour s'approcher du public, Aurélien Knaub cogne de toutes ses forces sur sa batterie. Les deux s'échangent des sourires, des grimaces. On est quand même vachement mieux là, dans le noir, à se faire exploser les rétines par les stroboscopes et les tympans par cette darksynth cyberpunk affranchie des gimmicks 80's souvent associés au genre que dehors, avec les gens qui écoutent des trucs joyeux en buvant des mojitos.
SUICIDE COMMANDO
Le temps passe vite. Un concert, une virée au bar sur les quais pour prendre l'air, puis retour à l'intérieur. Tout à coup, c'est presque fini. Il ne reste plus que la "star" de cette troisième édition du Freak Frequenz, Suicide Commando, qui fête ses quarante ans de carrière cette année. Après deux soirées consacrées à des artistes français ayant émergé ces dernières années, on finit donc avec une valeur sûre, un truc qui fédère et met tout le monde d'accord.
Avec Suicide Commando, on ne peut pas franchement parler de surprises. C'est rôdé. On vient entendre les hits, même si après quarante ans il commence à y en avoir beaucoup trop pour que tout tienne sur une seule setlist. Johan Van Roy se pointe avec une énergie juvénile qui impressionne toujours, diablotin bondissant hors de sa boite, il cavale sur scène en nous grognant le "Welcome" guttural de The Gates of Oblivion. L'entrée en matière, issue de Forest of the Impaled (son meilleur album des vingt dernières années) est parfaite. Puis il grimace et multiplie les révérences avec une souplesse qui ferait pâlir de jalousie des gens bien plus jeunes ! Avec lui, Mario Vaerewijck à la batterie reste planqué derrière ses lunettes noires alors que Torben Schmidt sourit derrière ses claviers avec la même bienveillance que quand il tenait le stand de merch. Tout le monde porte des gants, c'est plus propre pour nous disséquer. On repense alors à cette phrase entendue plus tôt dans la soirée : "les gars qui font genre ils sont second degré mais sont en fait archi-premier degré". Ouais, ça va saigner, ça va être méga méchant, mais qu'est ce qu'on va bien se marrer !
En live, Suicide Commando est toujours aussi mordant. En fait, il n'y a pas grand chose à reprocher et le principal regret concerne souvent les premiers instants du concert, quand la batterie écrase un peu trop les mélodies sinistres et glaciales dont Van Roy est le maître. Très vite, le son s'équilibre. Malgré le côté "anniversaire" de la date, Suicide Commando continue de se conjuguer au présent : l'essentiel des titres joués ce soir ont moins de vingt ans. Avec sa batterie impitoyable, ses rythmiques bizarroïdes et sa scansion de robot cramé au vitriol, Kill all Humanity transpire une folie à la Skinny Puppy jouissive, The Devil est d'une lourdeur imparable, Cause of Death: Suicide suinte toujours de cette noirceur dégueulasse alors que l'écran affiche un décompte de 40 secondes en continu, concluant le morceau sur "le temps de ce morceau, environ 6 personnes se sont suicidées". Brrr. On souffle avec les plus atmosphériques God is in the Rain ou We Are Transitory, tout le monde connaît les paroles de Bind Torture Kill (même ceux qui continuent de dire "Blind" pour une raison qui nous est inconnue)...

L'univers de Suicide Commando est évidemment très glauque, blindé de références horrifiques. Impossible de ne pas s'amuser, cependant, entre les morceaux ultra-accrocheur et ce maître de cérémonie qui gambade dans tous les sens, dégageant un humour déviant souvent réjouissant et qui sait se mettre le public en poche avec son attitude chaleureuse : il y a son "bonsoiiiir" suivi d'un "c'est tout ce que je sais dire en français" (c'est faux, il n'arrête pas de répéter un "merci à tout" trop mignon), il y a son sourire chelou pendant que l'écran affiche "fick dich" sur The Devil, il y a son "Fuck trump, fuck all wars" après Conspiracy with the Devil ("conspiracy with the débile" ?)... Après un Die Motherfucker Die effréné, lui et ses collègues saluent. C'est fini. Ou pas. Ca dépend, il explique : "je suis un peu sourd, j'ai besoin que vous fassiez beaucoup de bruit et peut-être que l'on rejouera quelque chose". Le public s'époumone. Pince sans rire, il répond "mince alors, je suis donc si sourd que ça ? Tant pis, allez, bye-bye"... avant, évidemment, de nous envoyer Unterwelt et l'incontournable Hellraiser en guise d'adieux.
Mince alors, voilà, c'est fini et c'était trop cool. Suicide Commando se fait rare en France, on en a donc profité à fond. Vient alors le temps du bilan : depuis sa création, le Freak Frequenz cultive un paradoxe qui nous brise le coeur. En proposant, édition après édition, des affiches de qualité qui associent des artistes français qui seront les têtes d'affiche de demain, des artistes inédits en France et des grands noms de la scène, Black Speech réussit à mélanger le confort des valeurs sûres et le plaisir de la découverte. Des événements dark electro / goth / indus avec cette ambition, en France, il n'y en a pas des tonnes... mais, cette fois encore, le public n'est pas venu blinder le Ferrailleur. Est-ce qu'on aura le plaisir de retrouver l'événement pour une quatrième édition ? On l'espère, un jour peut-être... mais savourons déjà le plaisir de cette troisième fois parce que quoi qu'il arrive, il y a de quoi être fier d'avoir pu monter un tel truc avec une vraie proposition et où l'on se sent aussi bien. Oh, et on a une photo de Suicide Commando prise de derrière le grillage du balcon !




































































