L'an dernier, YouthCode, King Yosef, Street Sects et Insula Iscariot annonçaient une tournée commune aux États-Unis qui nous faisait baver de jalousie (nous vous en parlions d'ailleurs dans cette news). Figurez-vous que cet Industrial Worship Tour a finalement traversé l'Atlantique (sans Insula Iscariot) et passait par le Point Éphémère. C'était LA soirée à ne pas rater pour amateur d'indus énervé et de bruits qui font mal et d'ailleurs la salle se remplit très vite, beaucoup. Comme d'habitude au Point Éphémère, ça devient rapidement impraticable, on s'entasse où on peut. Un copain dit "je vais me chercher un verre, je reviens" : atteindre le bar devient une aventure... on ne l'a plus jamais revu ! Tant pis. On ne venait pas pour voir des copains. Ce soir, plus aucune amitié ne tient : ça va être méchant, viscéral, sauvage, chacun pour soi.
STREET SECTS
On commence cependant la soirée avec une vague interrogation : l'an dernier, Leo Ashline et Shaun Ringsmuth sortaient deux albums. Un avec Street Sects, leur projet noise / indus, et un sous le nom de Street Sex, plus pop et dansant. Est-ce qu'on aura droit à un mélange des deux ? Est-ce que ça sera plus pop et dansant ?
Hum. Allez savoir pourquoi, mais alors que le groupe commence le concert dans un noir total avant de balancer des stroboscopes sur le public, quelque chose nous dit que ça ne sera pas si consensuel que ça. Ashline porte une chemise, comme les vrais adultes font. On pourrait croire qu'il va nous vouvoyer et parler avec respect. Au lieu de ça, il nous hurle dessus, se contorsionne, prend un bain de foule. Avec ses cris mécaniques et ses envolées plus humaines, où sa voix haut perchée perce les différentes couches de machines, il est une tempête tourmentée ultra-expressive. A ses côtés, son binôme Ringsmuth sue toutes les larmes de son corps derrière ses machines qui deviennent autant un instrument de torture qu'un outil de libération. Ça fait mal mais ça fait du bien. Entassés dans le noir, on comprend alors que notre entière existence n'était qu'une illusion : nous ne sommes pas à Paris sur les quais de l'Ourcq. On est en fait piégé à l'intérieur d'une machine à laver pleine de linge très sale et l'essorage ne commence qu'à peine. Une demi-heure n'a pas tout à fait raison de nous mais les chemises les plus fines sont déjà en lambeau.
KING YOSEF
On avait vu King Yosef il y a deux ans pour son premier passage en France. Le public était clairsemé et le jeune artiste nous semblait parfois un peu timide sur scène, une attitude étrangement en décalage avec sa musique. Il s'en est passé des choses en deux ans. Le roi Yosef a coupé sa coupe mulet mais, surtout, il a beaucoup tourné et sorti un album d'une violence étourdissante, Spire of Fear, explosion indus / hardcore / trap metal pleine de rage et de mélancolie. L'artiste est à la fois conscient de ses héritages musicaux mais également résolument moderne et affranchi des règles poussiéreuses de tel ou tel genre. Dans le public aussi, c'est autre chose : dès le début, ça mouline des bras et des jambes alors que les coreux nous font leur gigue de bonobo, laissant voltiger leurs membres dans tous les sens. Du coup, les gens qui pensent encore ressortir vivant de là s'écartent pour leur laisser la place de jouer. Au fond, c'est pire que la ligne 13 pendant les grèves.
Molting Fear nous atterrit au coin de la tronche. King Yosef a bien compris que pour qu'une explosion détruise tout, il lui faut de l'espace. Sa musique ressemble à des succession d'éruptions mécaniques, des trucs venus des tripes d'une lourdeur cataclysmique séparés par des respirations plus atmosphériques. Yosef beugle, Yosef se débat avec lui-même, mais surtout Yosef se marre : c'est vrai que le chaos dans la fosse est un spectacle digne d'une peinture de la renaissance, superpositions de corps tordus aux visages déformés par l'extase et la souffrance. SURTOUT KING YOSEF POUTRER BLEUARGH GROS BRUIT EGAL GROS BOUM EGAL GROSSE BAGARRE. "Je vous vois hurler, c'est cool, si vous connaissez les paroles venez prendre le micro, moi je suis fatigué", qu'il nous lâche, amusé, entre deux remerciements. Il est choupi ce p'tit gars. Il est choupi non seulement parce que sa musique est sincère, sauvage, puissante, mais également très bien foutue. Il est choupi parce qu'il dégouline de cette sincérité, cette envie, et que l'on sent tout le travail derrière. Il est choupi parce qu'on le voit grandir et devenir, à son tour, cette tempête de parpaings. En studio, il nous avait convaincu... Et voilà que King Yosef est en train de devenir un monstre d'efficacité sur scène également. Les années à venir s'annoncent passionnantes de son côté !
YOUTH CODE
On n'avait pas vu Youth Code à Paris depuis un moment, leur dernière venue remontant à 2018 en première partie de Carpenter Brut (live report). On peut même dire que Sara Taylor et Ryan George ont été plutôt discret dans la première partie des années 2020 : bien qu'on les ait croisés au Hellfest en 2022, leur EP Yours, With Malice de l'an dernier mettait fin à cinq ans de silence, leur précédent album remontant à A Skeleton Key in the Doors of Depression... réalisé avec un certain King Yosef (chronique) !
On oublie vite les années. Le duo californien déboule avec l'incontournable Transitions de l'album culte Commitment to Complications, qui aura déjà dix ans cette année. Sara Taylor cavale dans tous les sens, ne tient pas en place, file des coups de pied dans les rayons de lumière. Ryan George lâche ses machines pour venir brailler un coup puis se recolle le câble du micro en bouche pour avoir les mains libres. Leur énergie est toujours aussi incontrôlable et communicative. Dans la fosse, les moulinets des coreux ont laissé place à des pieds qui martèlent le sol comme l'exige l'EBM et quelques pogos plus punks bien ludiques.
Débit mitraillette, on se fait ratatiner par ce mélange explosif : Youth Code a bouffé des cauchemars à la Skinny Puppy et de l'intensité EBM à la Nitzer Ebb (No Consequence et cette tension binaire) mais a surtout digéré tout ça pour y ajouter une intensité punk hardcore organique. Taylor descend prendre un bain de foule pendant Shift of Dismay, elle se gifle, se frappe le micro sur le front, se jette au sol. Youth Code ne pose pas, ne triche pas. De ce tourbillon furieux s'extirpent quelques poussées de mélancolie, quelques mélodies étrangement légères (I'm Sorry en fin de soirée). Le front ensanglanté, le souffle court, la chanteuse communique avec humour, prévenant que son français n'est pas aussi bon que celui de King Yosef. On se demandait si tous ces gens nous joueraient leurs morceaux ensemble... évidemment, l'occasion était trop belle pour passer à côté.
On finit donc avec deux titres joués ensemble, Head Underwater et Deathsafe. Concours de beuglements. Un feu d'artifice mais le béton a remplacé les étincelles, il pleut des blocs gris qui nous explosent le crâne. Cool. La machine à laver géante arrive en fin de cycle. Une tornade industrielle radicale et impitoyable est passée par là, proposant une vision du genre où l'authenticité viscérale est au cœur de la démarche, une musique qui n'est pas faite pour danser, taper dans ses mains ou poser en tenues rigolotes mais un truc cathartique, violent et nécessaire. Allez on croise les doigts : si on pouvait ne pas attendre deux éternités et demi avant de revoir Youth Code, ça ne serait pas si mal, histoire de ne pas avoir les articulations complètement rouillées.




























































