Ça grandit vite, ces petites bêtes. Pour une bonne croissance, il faut des aliments sains. Les deux esprits /monstres de Eihwar se nourrissent de ce qu'il y a de meilleur : les corps et âmes de leurs hôtes humains qu'ils possèdent mais aussi l'amour qu'ils ont reçu immédiatement, dès leur apparition presque simultanément sur YouTube et sur des petites scènes. Les scènes ont, elles aussi, grandi très vite et un premier album Viking War Trance sortait il y a à peine un an et demi. Poussé par une pulsion de vie et une danse folle impossible à canaliser, Eihwar est déjà de retour (le terme est mal choisi, ils ne sont jamais partis bien loin) avec Hugrheim. Des mots comme ça, entre le gargouillis et la lecture du catalogue Ikea, il va y en avoir un paquet : c'est ce que font les Vikings, les vrais, les barbus, ceux qu'on voit dans God of War et la série Vikings. Vrai de vrai, 100% barbe, 100% runes, 100% muscles durs, 100% øtentïk.
Là, pas de doute, les Vikings vont shaker leur booty comme lors des plus belles raves du VIIIème siècle ! On se dandine, on frétille son cucul runique. Comme d'habitude avec Eihwar, il y a cette démarche totalement assumée et jouissive, celle de prendre des énormes clichés et d'en faire des krisprolls en passant tout ça à la moulinette electro-pagan. Une attitude ludique et décomplexée qui n'empêche pas de prendre la déconnade au sérieux : Eihwar n'est pas là pour se moquer de nous, du moment que la réciproque est vraie elle aussi ! Car bien sûr, dans cette outrance, ces costumes sortis tout droit d'une BD, ce gloubi-boulga nordique et cette envie pure et simple de mélanger esthétiques pagan / vikings et boum-boum dancefloor, Eihwar agacera et fera ricaner les puristes, ceux aux sourcils froncés qui prennent leur drakkar pour aller au bureau et faire leurs courses. Méfiance : n'est pas le Veðrfölnir de la farce qui croit (on n'a rien trouvé ressemblant plus à un dindon dans la mythologie nordique) ! La légèreté dans la musique n'empêche pas le respect et le travail a beau être accompli avec plaisir et amusement, c'est aussi fait avec un réel savoir-faire dénué de cynisme.
Laissons donc un temps notre sérieux légendaire de côté pour apprécier cette nouvelle fiesta dont les premiers instants sont un appel irrésistible : corne de brume, percussions martiales, voix gutturale de Mark, chuchotements d'Asrunn... Nauðiz nous attrape avec son énergie et, de cet entrain, se dégage également une forme de poésie, des nuances qui donnent leur relief et leur âme aux morceaux. Mélange de sonorités traditionnelles et d'électronique, la musique d'Eihwar s'apprécie comme une pièce de théâtre, une succession d'histoires racontant comment nos deux monstres-esprits vivent leur nouvelle incarnation, hantés par le souvenirs d'Hugrheim, le monde des esprits. Eihwar secoue les corps mais titille notre imagination en y faisant naître des images et des mondes hors du temps (les rêveries plus mélancoliques de Ljósgarðr, par exemple).
On apprécie la présence plus marquée de la voix de Mark et ses borborygmes plus sombres et agressifs. Avec son drôle de casque, on aurait envie de le re-baptiser Däꞧkvädøꞧꞩøn. Ecoutez-le scander sur Ein, par exemple, apportant sa rugosité. On salue également le travail de sound-design, les textures des sons, notamment les percussions : Eihwar soigne l'immersion grâce à quelques touches organiques et parenthèses plus atmosphériques qui permettent de varier les plaisirs (la très réussie instrumentale Skuggaríki, à la dimension cinématographique, la conclusion crépusculaire et mystérieuse The Lake of the Dead ou la version acoustique de Berserkr en fin d'album sont autant de pas de côté judicieux). Hugrheim est donc la suite de blockbuster idéale : on y retrouve les ingrédients du précédent album mais tout y a été amplifié : plus ambitieux, plus nuancé, plus riche. Eihwar vous agaçait ? Vous allez vous consumer de rage. Vous dansiez déjà ? Alors préparez-vous à foutre un sacré bordel au Valhalla.