Sur internet, quelques détenteurs auto-proclamés de la bonne parole continuent d'éructer à qui a encore le temps de les écouter que Nine Inch Nails, c'est pas de la vraie musique industrielle, comme si cette condamnation avait un quelconque sens en terme de qualité. Pendant ce temps là, Trent Reznor, 60 ans passés, est en train de devenir la pop star la plus bouillante de la planète ! Les tiroirs étroits sont faits pour les idées étroites et le bonhomme, n'ayant plus rien à prouver ni besoin d'enchaîner les albums ou les tournées, semble poussé par un seul leitmotiv : expérimenter, essayer des choses, s'aventurer sur de nouveaux terrains et repousser les limites de ce qui était son bébé solo pour en faire un mastodonte de la pop-culture. NIN, le sigle en impose, signait il y a quelques mois l'OST de Tron: Ares, bien foutue mais crispante et prévisible. Tout internet y allait de son petit commentaire à grands renforts de superlatifs interchangeables... et passait rapidement à autre chose. C'est comme ça, la musique, aujourd'hui. Le quart d'heure de gloire dure réellement un quart d'heure et on skip, on scrolle, on zappe.
Et puis, NIN re-casse internet. Dans la foulée de la tournée Peel it Back de l'an dernier (on vous racontait la date parisienne), où l'artiste techno / house Boys Noize partageait quelques titres avec Reznor et ses potes, dans la foulée des OST de Challengers et Tron où tout ce beau monde collaborait, voilà que le festival américain Coachella annonçait un concert de Nine Inch Noize, suite logique des aventures musicales communes des derniers mois. Puis vint ce live, dément, où Nine Inch Nails se réinventait à la sauce techno apocalytpique et où Reznor, entouré d'une troupe de chorégraphes zombies, se livrait à un numéro de glissade sur les fesses sur une scène inclinée / toboggan. Du jamais vu du côté de NIN, un truc dément où la démesure du spectacle épousait l'univers sombre du groupe et illustrait une ambition nouvelle. La pop star la plus hot de la planète, c'est Trent, c'est comme ça, il va falloir s'y faire. Une pop star qui veut nous faire des trucs comme un animal et qui braille que tout le monde s'en tape si dieu est mort.
Alors dieu, en fait, il est pas mort du tout. Dieu, il est bien vivant (ou en tout cas autant qu'on en a besoin) et il nous sort juste un album avec une pochette archi-moche (même selon les critères de NIN) mais qui nous permet ce qu'on n'espérait plus : redécouvrir des titres parfois vieux de trente ans, dépoussiérés, réinventés mais pas trahis. Nine Inch Noize est un truc hybride car il est la rencontre entre Nine Inch Nails et Boys Noize, mais aussi hybride car il a été enregistré un peu partout (en live, en avion, en studio) et enfin car il pioche dans plusieurs époques de la discographie de Reznor, EP de remixes et side-project inclus. On sent que le choix des morceaux a été motivé par le live : il faut que ça pulse, que ça envoie. On garde le meilleur de Year Zero, les singles catchy du terriblement chiant Hesitation Marks, les hits accrocheurs de The Downward Spiral, et tout cela passé à une moulinette techno / indus / EBM / cyberpunk débordant d'idées, de trouvailles. Des suiveurs de tendances actuelles ? Du tout : il est plutôt question de rappeler qui est le boss. Des remixes ? Pas du tout. Les voix ont été réenregistrées, ce sont de vraies nouvelles versions.
Et le résultat est diaboliquement sexy. Le jeu du semi-live, s'il surprend, vient apporter une touche organique à l'électronique, que ce soit avec les cris du public ou l'écho sur la voix de Reznor. Du vivant, de l'humain, une âme confronté aux froides machines, bref, l'ADN de Nine Inch Nails est évidemment là. Vessel tabasse, She's Gone Away gagne une nouvelle intensité redoutable en nous plongeant en pleine rave de la fin des temps, Mariqueen Maandig Reznor vient chanter sur Heresy, transformé en tube rageur... On n'a pas besoin d'apprivoiser ces titres que l'on connaît déjà, il ne reste alors que le plaisir de ces retrouvailles, de cette nouvelle jeunesse (d'ailleurs, la voix de Reznor, comme on l'observait sur scène l'an dernier, semble avoir rajeuni !). A ce petit jeu, Parasite de How to Destroy Angels et Memorabilia se distinguent tout particulièrement, assauts nerveux et chaotiques où Reznor et Ross démontrent à nouveau tout leur génie quand il s'agit de sculpter la musique électronique comme une matière concrète.
Si l'on peut trouver que l'orientation de NIN ces vingt dernières années avait tendance à privilégier des délires de production, des expériences atmosphériques froides et parfois un brin trop dans l'air du temps pour être entièrement sincères, reposant facilement sur une marque de fabrique reconnaissable immédiatement, Nine Inch Noize renoue avec les émotions et une rage viscérale qui nous manquait cruellement. Certes, tout n'est pas aussi indispensable ou inspiré (As Alive as You Need me to Be, trop récente, n'y gagne rien) et on peut regretter une certaine facilité dans le choix des titres (du Broken à la sauce techno, ça aurait eu de la gueule, The Fragile a aussi peu la cote que lors de la dernièretournée...). En revanche, les titres de Year Zero se prête particulièrement bien à l'exercice... et devinez quoi ? Nine Inch Noize est le meilleur album de NIN depuis Year Zero, justement (non, ce n'est pas le quart d'heure de gloire et les superlatifs d'internet qui parle, pas du tout, taquins mécréants que vous êtes !). Peut-être que Reznor et Ross avaient besoin d'un peu de sang neuf pour décoincer leurs popotins et se souvenir qu'ils en ont dans les tripes... et qu'ils ont sacrément envie de vous faire transpirer ! Il y a encore un an ou deux, on ne pensait pas dire ça, mais avec cette ambition et cette envie nouvelle que l'on sent du côté de Nine Inch Nails (ou Nine Inch Noize, peu importe !), l'avenir n'avait pas été aussi excitant depuis très longtemps.