Joie ! Contorsions ! Grimaces ! Hallucinations ! otay:onni est de retour ! L'artiste chinoise Lane Shi Otayonni n'avait pas vraiment pris le temps de disparaître (ses deux albums en collaboration avec This Quiet Army sortaient en 2025 et son dernier "solo" remonte à 2024) mais tout de même : se replonger dans son univers baroque, viscéral, poétique et tout simplement étrange reste un plaisir rare, ne serait-ce que pour sa singularité. L'amour est dans la merde, qu'elle nous dit. Pas seulement parce que nous sommes des créatures remplies de haine mais bel et bien littéralement : nous sommes aussi des créatures remplies de caca, et c'est là qu'otay:onni trouve l'amour, la rédemption, la beauté, l'espoir. Love is in the Shit s'accompagne d'une présentation aux tonalités alchimiques : "cet album parle de ce à quoi on ne peut échapper : le bruit, le poids, la saleté du monde, des autres, de nos esprits mais aussi de nos corps" ajoutant que dans cette agonie se trouve "le processus de réparation". Souvenez-vous alors de son titre W.C. sur l'album Dream Hacker en 2023 : elle nous racontait déjà quelque chose de similaire.
Après les textures contemplatives de Serpents and Shallows et Howl and Tell ou le piano hanté de True Faith Ain't Blind, Love is in the Shit prend immédiatement les airs d'un numéro de cirque bancal, un truc théâtral qui embrasse sa dissonance pour y trouver la beauté (cette parenthèse sur le premier titre, Have You Ever, pendant laquelle l'artiste s'exprime en Tu Hua, son dialecte de naissance qu'elle garde d'ordinaire pour la sphère privée). L'électronique et l'organique se mélange dans un ensemble viscéral qui s'apparenterait à une forme de trip-hop mutante, cacophonique et industrielle jouée dans un cirque en ruine. Lane Shi raconte que pour cet album, elle a créé et continue de modeler un "appareil pour distordre le son qui ressemble à un gros caca émergeant d'un lotus. Alors que je le tords, le son se transforme, révélant l'essence de la merde que l'on reçoit et comment, à travers notre perspective, nous pouvons le changer" : la forme rejoint le fond !
Tout de suite, on en a la conviction : Love is in the Shit est génial. Il est génial pour sa capacité à faire du son une matière fumante, parfois nauséabonde mais également libératrice, dans laquelle l'artiste sculpte et modèle ses émotions, ses angoisses, ses cauchemars. Il est génial aussi pour son humour décalé, baroque, conscient que son propos peut sembler outrancier (mais que ceux qui ne font pas caca lui jettent la première crotte !). Love From Survivors (on vous remet le clip plus bas) pourrait être du Lingua Ignota qui n'aurait pas mangé assez de fibre, un mirage génial où constipation et crispation évoluent et un rituel mystique et surréaliste au sein duquel réside une vie, une élégance et une fragilité hypnotique.
Le processus alchimique, transformation de la matière en esprit, nous embarque. Le bruit, la nuisance et la souffrance deviennent élévation. Le caca donne vie à des fleurs mais aussi, de manière plus imagée, la merde de l'existence infuse l'art. otay:onni nous digère un ensemble d'influences allant de Björk aux Dresden Dolls en passant par les explosions rageuses venues des boyaux de Queen Adreen pour nous faire un très joli caca qui passe de la comptine malicieuse au gros chagrin. La feutrée No Talent, la grandiloquente The Place : les numéros se suivent, ludiques, stimulants et poignants.
Comme pour en maintenir sa richesse, Love is in the Shit est court. Rien n'est en trop, rien n'est superflu, rien n'est une redite. Presque un "album dans l'album", sa conclusion Tears Won't Tell dure quasimment aussi longtemps que le reste cumulé. Ce morceau de bravoure nous laisse sur un rituel hypnotique, une transe qui mélange sonorités folk et expériences électroniques et, via la douleur et les tourments intestinaux, faire de l'auditeur à la fois le crotteur et le crotté. L'amour est dans le caca, aimons nos cacas, ils sont ce que nous sommes, ils sont ce dont nous nous libérons, ils sont notre avenir, nous ne sommes tous que du caca, otay:onni nous aime.