Primordial + Rome + Swallow the Sun @ La Machine - Paris (75) (14 avril 2022)

Live Report | Primordial + Rome + Swallow the Sun @ La Machine - Paris (75) (14 avril 2022)

Pierre Sopor 17 avril 2022 Pierre Sopor

Cette date revient de loin : annoncée dans un premier temps pour 2020, l'affiche est passée par quelques chamboulements (MOONSORROW laissa sa place à NAGLFAR, qui laisse sa place à SWALLOW THE SUN) mais pouvait enfin avoir lieu, grâce à la ténacité de l'organisateur Garmonbozia, toujours dans les bons coups. PRIMORDIAL, SWALLOW THE SUN et ROME se sont enfin partagés la scène de la Machine et il ne fallait pas traîner car ça commençait vers 18h.

ROME

On peut se demander comment le projet neofolk de Jérôme Reuter a bien pu se retrouver sur une affiche aussi metal et un peu de contextualisation s'impose : en 2019, ROME sortait The Dublin Session, un album inspiré par l'Irlande... ce qui le rapprochait thématiquement de PRIMORDIAL... dont le chanteur était ensuite invité sur un titre de The Lone Furrow, paru en 2020 (chronique). Ceci explique sûrement cela. Notez qu'ici, on ne s'en plaint pas : ROME fait partie de nos chouchous depuis de nombreuses années, et sa rareté en France rendait sa venue immanquable. Avec une carrière dédiée à l'Europe et son histoire, on devine Reuter, pacifiste proclamé hanté par le cauchemar de la guerre, affecté par l'actualité, lui qui jouait d'ailleurs en Ukraine quelques jours avant le début des combats.

Sur scène, il est accompagné de percussions qui ajoutent une pesanteur et une solennité martiale à ses chants, leur donnant l'impact funèbre d'une condamnation à mort. ROME, c'est souvent minimaliste, un peu austère, parfois même strict et rigoureux, mais toujours habité par une grâce, une émotion et une poésie que Reuter insuffle à ses morceaux de son incroyable voix sépulcrale. On sait qu'on n'est pas là pour faire la fête, malgré le récent Parlez-vous Hate légèrement plus enjoué que d'habitude (un peu taquins, on lui avait d'ailleurs demandé dans cet entretien s'il était un type marrant. Sa réponse, pince-sans-rire : "je suis hilarant"). La setlist ignore totalement le dernier album (qui, dans son accessibilité, semble pourtant parfaitement taillé pour un public pas forcément conquis d'avance) et pioche allégrement dans le répertoire plus ancien du Luxembourgeois (notamment son magistral Masse Mensch Material). Le concert s'achève sur Ächtung, Baby!, attendu duo avec Alan Averill pas encore maquillé : il aurait été dommage de rater cette occasion. Il y avait ce soir-là plusieurs personnes venues spécialement pour ROME et le public lui a fait un plus bel accueil que ce que l'on osait espérer avant le début du show, comme quoi, l'ouverture reste le secret de la vivacité artistique et d'une soirée réussie.

Setlist :
01. Neue Erinnerung
02. Celine in Jerusalem
03. The Torture Detachment
04. Die Nelke
05. Uropia O Morte
06. One Lion's Roar
07. Who Only Europe Know
08. One Fire
09. Ächtung Baby!

SWALLOW THE SUN

Changement radical de genre, mais pas tant d'ambiance. Quand les Nazguls de SWALLOW THE SUN arrivent sur scène, planqués sous leurs capuches, derrière un mur de fumée, le soleil a bel et bien été avalé. Pénombre suffocante, riffs poids lourd, mélancolie écrasante : l'ambiance sinistre et funèbre de la soirée se prolonge mais s'exprime cette fois-ci dans la lourdeur du doom. SWALLOW THE SUN, certes, mais SWALLOW THE FUN ça marche aussi : on ne se marre pas du tout, et l'humeur est à la contemplation affligée du parquet de la Machine.

Tant mieux, rigoler, c'est comme le soleil : ça fait mal. La vie aussi, d'ailleurs, ça fait mal et on le ressent pleinement pendant le set. D'ailleurs, si la soirée commençait particulièrement de bonne heure, c'était pour laisser à Juha Raivio et ses collègues le temps de nous offrir un vrai set, en bonne co-tête d'affiche. Il n'en fallait pas moins pour s'appesantir tristement et se laisser gagner par le spleen du récent (et très beau) Moonflowers (chronique), et pour apprécier l'évolution du groupe lors des dernières années, plus mélodique et au chant clair plus présent, ce que des morceaux comme The Void ou Stone Wings illustrent très bien. L'expression du deuil et du tourment a perdu en lourdeur abyssale et en violence ce qu'il a gagné en élégance et SWALLOW THE SUN prouve avec son évolution qu'une musique plus accessible peut, aussi, être synonyme de plus riche. Malgré tout, on ne peut s'empêcher d'avoir une pensée compatissante envers les deux ou trois doux naïfs dans la salle qui avait encore en eux une étincelle d'espoir, une lueur de bonheur. Ils ont dû étouffer, les pauvres : plus d'une heure dans les ténèbres avec des types en capuche à la communication et l'échange avec le public limité au minimum (on n'est pas là pour les calins), ça peut miner le moral.

Setlist :
01. Enemy
02. Rooms and Shadows
03. Falling World
04. Stone Wings
05. The Void
06. New Moon
07. Firelights
08. Woven Into Sorrow
09. This House Has No Home
10. Descending Winters
11. Swallow (Horror, Part 1)

PRIMORDIAL

Dans ce contexte bien plombant jusque là, l'arrivée sur scène de PRIMORDIAL apporte un bol d'air finalement salvateur. Certes, eux non plus ne sont pas des comiques, mais l'énergie des riffs conquérants, les inspirations irlandaises et la proximité d'Averill avec son public réveillent la Machine qui, enfin, peut exploser et se dégourdir les nuques. PRIMORDIAL, c'est un équilibre entre la pesanteur d'influences doom, l'énergie de morceaux épiques, la violence d'inspirations black metal et la mélodie des influences traditionnelles irlandaises (d'ailleurs, si on n'avait pas compris, les lumières vertes et oranges le rappellent fréquemment).

Le groupe n'a pas sorti de nouvel album depuis 2018 et Exile Amongst the Ruins (chronique), mais les deux années de covid ayant créé un tunnel spatio-temporel, c'est enfin l'occasion d'en découvrir deux titres sur scène (coup de chance, les deux meilleurs). PRIMORDIAL pioche dans sa discographie pour offrir un set varié. De la hargne hypnotique et macabre de Nail Their Tongues à la poignante et tout aussi sinistre The Coffin Ships (qu'Averill dédie au peuple ukrainien), les fans ont droit à un set généreux où copulent joyeusement imageries gentiment blasphématoire, évocations morbides et un amour sincère pour l'Irlande et sa culture. Averill chante comme un loup hurle à la lune et nous transporte en plein champs de bataille, mais une fois les combats terminés, quand il ne reste plus que les corps agonisant dans le brouillard (les percussions martiales de As Rome Burns, terrible). C'est sinistre (tant mieux), mais PRIMORDIAL est aussi fédérateur, grâce au charisme de son frontman qui permet à la tension accumulée de se libérer, jusqu'aux derniers instants de la poignante Empire Falls. Les morceaux ont la trogne boudeuse et la mélancolie d'un croque-mort mais la puissance d'un hymne rageur et rassembleur, c'est aussi jouissif qu'effrayant.

Merci à Tangui pour l'accreditation photo.

Setlist :
01. Where Greater Men Have Fallen
02. No Grave Deep Enough
03. Nail Their Tongues
04. The Mouth of Judas
05. Sons of the Morrigan
06. As Rome Burns
07. Gods to the Godless
08. Wield Lightning to the Split Sun
09. To Hell of the Hangman
10. The Coffin Ships
11. Empire Falls