Avec son premier album Fire Blades From the Tomb paru deux ans presque jour pour jour avant De Venom Natura, Ponte Del Diavolo nous conviait à son univers atypique : le parfum occulte du doom à l'ancienne, la tension du post-punk et la froideur mystique du black metal se dissolvaient les uns dans les autres pour finalement coaguler et prendre la forme d'un rituel théâtral intense et mystérieux. C'est donc avec un vif intérêt que l'on ressort la toge du placard pour les rejoindre dans cette nouvelle messe.
Les premiers instants de De Venom Natura sont hantés par le thérémine de Sergio Bertani (du projet post-metal avant-gardiste Lucynine), un instrument immédiatement évocateur de réalités parallèles, de planètes lointaines et de maisons hantées de films gothiques des années 60-70. Cette porte d'entrée brumeuse a tout juste le temps de nous faire comprendre que l'on est sur le seuil d'un monde étrange, magique, dangereux aussi, qu'elle se fait fracasser par un assaut black metal furieux. Comme sur son prédécesseur, Ponte Del Diavolo démarre fort. Petit à petit, les ingrédients se mettent en place alors qu'Erba Del Diavolo se met à incanter. Imaginez un peu que des groupes comme Dool, The Devil's Blood ou même Messa se réunissent autour de minuit pour sacrifier des bébés et faire du black metal en écoutant les Fields of the Nephilim ou Siouxsie & the Banshee et vous aurez une vague idée du tableau.
On aime toujours autant ce sens du grandiloquent, de la messe occulte qui se joue dans la pénombre d'un caveau. Lunga Vita Alla Necrosi ou Il Veleno Della Natura, avec leurs rythmiques post-punk (le groupe joue avec deux bassistes), leurs guitares grinçantes façon deathrock, ce chant en italien expressif plein d'emphase, sont saisissantes et raviront les corbeaux. Ponte Del Diavolo varie les plaisirs, aussi bien en mélangeant les influences qu'en conviant divers instruments faisant de chaque morceau un numéro inédit, un acte nouveau de cette pièce ésotérique. Le trombone qui souligne le souffle haletant de Spirit, Blood, Poison, Ferment!, ou l'énigmatique clarinette de Delta-9 (161) (et là, si vous êtes familiers des choses obscures qui se font en Italie, vous savez déjà que l'on doit cette clarinette à Vittorio Sabelli de Dawn of a Dark Age, Incantvm ou encore A.M.E.N.) ou l'arrivée au chant de Gionata Potenti, alias Omega de Nubivagant sur la sinistre et hypnotique Silence Walk With Me, dessinent ainsi les contours d'un cabaret nocturne gothique et intemporel tout en étirant les frontières du groupe à un collectif d'artistes, collaborateurs fidèles que l'on retrouve avec plaisir dans les projets des uns et des autres.
Si De Venom Natura reprend dans les grandes lignes la recette de son prédécesseur pour l'améliorer, il est aussi un album plus bizarre, plus audacieux. Le synthé perché en fin d'Il Veleno Della Natura semble ainsi servir de transition avec le trip psychédélique de Delta-9 (161) et sa récitation de la formule chimique du THC à la lourdeur solennelle qui s'étoffe tout au long de ses neuf minutes hallucinées. On ne s'ennuie jamais, chaque titre étant l'occasion d'apporter une idée neuve, de renouveler notre intérêt. L'album est donc rempli de moments mémorables qui se distinguent tous les uns des autres.
Une fois, c'est une anecdote. Deux fois de suite, c'est une drôle de coïncidence : on attendra alors le prochain album avant de parler de tradition alors que Ponte Del Diavolo achève à nouveau son rituel avec une reprise. Après Nick Cave "doomifié", c'est In the Flat Fields de Bauhaus qui se retrouve réinventée à la sauce mystique, plus lourde, plus incisive. De quoi, déjà, nous faire attendre avec impatience un troisième album pour savoir qui se retrouvera invoqué par les Italiens ! Pour patienter, nous pouvons néanmoins savourer les labyrinthes brumeux de De Venom Natura, un album dans lequel on se perd comme dans un film de Dario Argento, avec ses raffinements gothiques, ses énigmes et ses effusions de violence.