Chronique | Puscifer - Normal Isn't

Pierre Sopor 6 février 2026

Avec Conditions of my Parole en 2011, son second album, Puscifer gagnait ses lettres de noblesse et s'éloignait du side-project récréatif servant de prétexte aux blagues graveleuses de Maynard James Keenan. Ce bijou d'élégance et d'inventivité a certes permis à Puscifer de mieux définir son identité et se figer autour du trio complété par Carina Round et Mat Mitchell, un truc mélancolique, souvent contemplatif mais non dénué de théâtralité et d'ironie... mais marque aussi le début d'une forme de routine : on a tout à fait le droit de trouver Puscifer vaguement prévisible, un brin ronflant, voire pompeux, malgré des coups de génie ponctuels. Et puis arrive Normal Isn't, cinquième album studio d'une discographie pleine de remixes, de lives et autres choses qui n'aident pas à s'y retrouver.

Normal Isn't est l'album des retrouvailles. Ce que l'on n'y retrouve, ce n'est pas la précision et la subtilité de Puscifer, que l'on n'avait jamais perdues de vue. Ce que l'on retrouve, c'est ce frisson, ce plaisir, cette surprise : dès Thrust et sa tension contenue, alors que les voix de Keenan et Round se répondent, un truc se passe. Une noirceur menaçante, une lourdeur qui ne demande qu'à se libérer : on sent qu'un drame se prépare. MJK, cryptique et inquiétant, incante avec la grâce qu'on lui connaît mais également un supplément de rage que l'on a plaisir à retrouver : écoutez-le rugir sur A Public Stoning ou l'excellente Mantastic, aux percussions d'une froideur clinique que ne renieraient pas les copains de Nine Inch Nails.

Le chanteur de Tool avait prévenu : Normal Isn't est un album dans lequel il rend notamment hommage à ses influences goth et punk. Il y a du Depeche Mode là-dedans (l'impeccable ImpetuoUs et sa montée en intensité aussi discrète que maitrisée jusqu'à un final aux effusions presque industrielles) ou des brumes à la Sisters of Mercy (la boite à rythme, l'atmosphère mystique et l'approche tubesque de Pendulum). Le résultat est plus dense et avec ses guitares mises en avant, plus accrocheur que sur les précédents albums. La musique y est plus viscérale, plus hantée.

De cette succession de rituels parfois cathartiques, parfois hallucinés, se dégage l'impression jouissive que Puscifer est, plus que jamais, ce laboratoire musical fou et libérateur. Plus désinhibé, plus frontal mais pas pour autant appauvri, l'album est habité d'un appétit pour la création dont la vivacité est entretenue par une rage sincère. Dans Self Evident, Maynard James Keenan accuse : "you're a bunghole" ("tu es un abruti"). Il expliquait "en tant que conteurs et artistes, notre travail consiste à observer, interpréter et raconter. Nous nous imprégnons de notre environnement et partageons ce que nous voyons, et ce que nous voyons autour de nous ne semble pas normal. Loin de là". L'ironie, bien que toujours présente, laisse sa place à une colère plus explicite que par le passé, instaurant un climat pré-apocalyptique palpable. 

S'achevant sur une version live de The Algorithm, plaisante mais un peu hors de propos (bien que sa charge sur les réseaux sociaux la rattache facilement au corpus très actuel qu'est Normal Isn't), on considérera alors Seven One comme le vrai final de l'album. Narrée par Ian Ross, le papa d'Atticus (NIN), et tourmentée par le jeu de batterie du génial Danny Carrey (Tool), cette conclusion nerveuse et cryptique achève de faire de ce cinquième album un monstre à part. Puscifer s'y montre inspiré, incisif et cohérent de bout en bout (était-ce déjà arrivé, hormis peut-être en 2011 ?). Plus sombre, plus spontané, moins captivé par son propre nombril, sans oublier de rester ludique et perché, Normal Isn't est non seulement le meilleur album de Puscifer mais aussi la preuve la plus criante qu'aujourd'hui, après tant d'années à se trouver, le groupe ne peut plus être vu comme un simple "side-project du mec de Tool" mais bien une entité à part, passionnante et encore capable de se renouveler, elle.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe