Chronique | KMFDM - ENEMY

Pierre Sopor 4 février 2026

Quand on commence à parler de KMFDM, on se retrouve toujours plus à moins à dire la même chose : la machine menée par Sascha Konietzko et Lucia Cifarelli fonctionne avec la même régularité. Environ tous les deux ans, on retrouve un artwork signé Aidan Hughes, alias Brute!, un titre qui tient en un mot d'une poignée de lettres, une dizaine de titres sur lesquels Konietzko et Cifarelli prennent le micro à tour de rôle et où l'on s'attend à retrouver des "ultra heavy beats", des influences dub, un mélange d'agressivité et de nonchalance, une mise à jour d'un ancien morceau et probablement un titre dans une langue inhabituelle pour le groupe. Ils nous font le coup depuis plus de quarante ans, on n'écoute pas KMFDM en 2026 pour découvrir un truc totalement inédit. On se plonge alors dans ENEMY avec la certitude de découvrir un nouvel ensemble bien ficelé.

KMFDM a toujours commenté les époques traversée par le projet. Difficile de ne pas penser par exemple à WWIII, paru en 2003, et ses critiques virulentes envers la politique de Bush Jr et ses pulsions belliqueuses (le groupe se faisait d'ailleurs prophète en mettant à jour le morceau WWIII sur son précédent album, LET GO). Avec ENEMY, le groupe prévient : la société est en miettes, le fascisme est à la mode et dans ce contexte où l'altérité est persécutée et désignée comme un ennemi à abattre, KMFDM endosse fièrement ce rôle d'opposant aux régimes autoritaires, liberticides et discriminants. Il en résulte, en ce début d'album, un climat déterminé à se dresser contre l'oppression : comme souvent, on attaque avec le morceau-titre, un hymne revendicateur et rassembleur. Konietzko scande, les beats nous mettent au pas, la guitare de Tidor Nieddu apporte à la fois son mordant et un groove halluciné.

L'ambiance reste martiale alors que le chant de Lucia Cifarelli apporte sa mélancolie aux riffs d'OUBLIETTE. Le sens de l'efficacité, de la rengaine qui se loge en tête, des têtes qui remuent. On a déjà entendu ça plusieurs fois mais ça fonctionne toujours. C'est avec L'ETAT que le propos d'ENEMY nous apparaît de la manière la plus frappante avec sa rythmique impitoyable et son texte scandé en français par Konietzko (forcément, ça nous aide pour les paroles). "L’État, c'est moi, je suis la loi, le droit, le roi... embrasse la norme et ferme ta gueule !", lourdeur industrielle et un petit clavecin par lequel KMFDM semblent taquiner les pulsions royalistes de nous autres mangeurs de grenouilles !

Après une telle première partie, ENEMY ralentit le rythme. KMFDM a le sens de la formule et suit sa propre recette, au risque de nous perdre dans une routine un brin prévisible. Notre intérêt est cependant régulièrement ravivé : Annabella Konietzko, associée depuis un moment au groupe (notamment sur scène), a écrit son premier titre avec YOÜ auquel son chant pop confère un dynamisme et des émotions nuancées réussies. KMFDM est une entité polycéphale, on tient là un indice pouvant indiquer que la formule pourrait perdurer quarante ans de plus ! Autre moment clé de l'album, OUTERNATIONAL INTERVENTION mélange OVNIs et géopolitique alors que des sons de thérémine tout droit sortis d'un film de SF des années 60 survolent une énergie punk vivace. Du fun, de l'ironie, du punch.

Avec les années, il est devenu de notoriété publique que KMFDM a tendance à se reposer sur ses acquis. Cette idée pré-conçue continue pourtant d'être mise à mal par le collectif qui, ponctuellement, développe une forme d'étrangeté au sein de sa propre recette. Certes, le coup de la relecture reggae / dub commence à être connue (ici, c'est au tour de Stray Bullets d'être dépoussiérée) mais dans sa toute dernière partie, ENEMY mute à nouveau et s'engage dans une conclusion surprenante. Il y a tout d'abord ce titre instrumental, GUN QUARTER SUE, incisif et qui part dans tous les sens, entre metal industriel et blues, puis la glaçante THE SECOND COMING, conclusion sinistre et atmosphérique aux contours techno-mystiques. Dans ces derniers instants, ENEMY nous offre un dernier temps fort, industriel et oppressant. Plus haut, on disait que KMFDM pourrait continuer quarante de plus. Là, on aurait tendance à se dire qu'avec ce final aux airs de prophétie apocalyptique, ils pourraient aussi bien tenir un point final glaçant.

Quand on arrête de parler d'un album de KMFDM, on se retrouve toujours plus à moins à dire la même chose ! Encore une fois, ENEMY est d'une familiarité immédiate qui n'empêche ni son efficacité ni quelques élans bizarroïdes : KMFDM fait du KMFDM, normal, c'est KMFDM, mais le fait toujours avec liberté. Hanté par une menace omniprésente et immédiate, l'album semble laisser l'amertume et la mélancolie prendre plus de place sur la décontraction ironique. L'ensemble s'écoute avec le plaisir habituel, c'est toujours aussi varié et dynamique. Quelques titres retiendront plus notre attention sur la durée et on espère avoir le plaisir de vous redire la même chose dans deux ans. Gardons à l'esprit que cette constante dans notre vie aura un jour une fin, savourons alors les choses alors qu'elles existent !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe