Chronique | HÉR - Monochrome

Pierre Sopor 28 janvier 2026

Hér est encore bien mystérieux. Le groupe polonais, pour l'instant absent des réseaux sociaux, sort son premier album. La présentation de rigueur évoque alors l'Islande du XIème siècle ("hér" signifie "ici"), l'Edda poétique, Odin, le vieux norrois... Bref, tout un univers évocateur d'une esthétique que l'on croit connaître par cœur mais dans laquelle on se plonge avec l'espoir d'un rituel ancestral bien ficelé, comme tout rituel ancestral qui peut compter sur des innombrables itérations précédentes. Oui, mais il y a un twist. Non, Hér ne sera pas votre énième "truc de chamans vikings".

Pourtant, avec ce sound design énigmatique évocateur de forêt et de froid, ses percussions martiales hypnotiques et ce chant diphonique guttural qui psalmodie des trucs très anciens, Chants coche plusieurs cases du nordic folk mystique tendance Heilung. Hér nous fait progressivement entrer en transe, c'est immersif, bien construit... puis, un violon mélancolique étrangement moderne s'y greffe et naissent alors nos interrogations : tiens, et si en fait on allait être surpris ?

Le premier morceau dure dix minutes, on a le temps de vérifier un détail : ohlala, ça alors, sur ses rares photos promos, les membres de Hér ne sont pas déguisés ! Pas de peaux d'animaux, pas de cornes, pas de runes mais de sobres chemises noires ! Les fans de God of War et de la série Vikings commencent à transpirer : est-ce qu'on va quand même pouvoir jouer au berzerk bodybuildé, virilement barbu mais savamment épilé ? Needles and Bark ouvre alors les possibilités : l'horizon musical de Hér nous apparaît dans toute sa splendeur, immense et poétique. Imaginez la rencontre improbable entre Wardruna, Woodkid, David Bowie, Dead Can Dance, Tom Waits... un truc hybride, où l'ancestral gagne une tension dramatique nouvelle grâce à des cordes de violon et des cuivres que l'on torture comme dans un film de David Lynch.

Et c'est alors là que le tour de force de Hér se fait évident. La musique abolit et traverse le temps. Chez la formation polonaise, il n'est pas question uniquement de faire ressurgir le passé mais plutôt d'anéantir nos repères temporels... qui, de toute façon, tiennent du fantasme (on trouve somme toute peu de CD enregistrés au XIème siècle, le froid de l'Islande n'a pas dû aider à leur conservation). Entre la transe chamanique et les introspections labyrinthiques d'un film noir, Hér explore, donne vie à des spectres nouveaux.

Monochrome est un album nocturne. Ses ténèbres sont autant celles des nuits au coin du feu à se raconter des histoires que celles de solitude dans un bar désert et miteux (Slipknot), à se perdre en regrets. Créatif et d'une élégance folle de bout en bout, Hér crée un espace fantasmagorique propice à la méditation (Patience in Observation) tout en y ajoutant une touche théâtrale qui en multiplie l'impact émotionnel. Le final de Farewell, crépusculaire et d'une intensité dramatique palpable, est alors la conclusion idéale pour partir dans la nuit, ou au contraire profiter de l'Aube naissante pour s'aventurer vers l'inconnu. C'est là, sur un bout de terre inexploré source de rêves, de peurs et de si belles histoires, que l'on a le plus de chance de retrouver Hér, ces explorateurs fous dont le premier album est un tour de force poétique et mystique dans un univers saturé dont on pensait que nos drakkars avaient déjà fait le tour. 

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe