Brice Delourmel et Berne Evol savent comment s'y prendre pour faire danser les gens tristes : depuis plus de dix ans, ils officient ensemble au sein du trio noise-rock / post-punk / indus Dead., dont le dernier album en date remonte à 2024. De là à craindre une redite avec Years of Shame, un nouveau projet plus orienté cold wave ? Rassurez-vous, les identités des deux projets sont bien distinctes : le pitch est ici "de poser un chant à la Robert Smith sur des instrus à la The Soft Moon". Une note d'intention qui enflamme nos espoirs autant qu'elle nous glace les veines : voilà qui s'annonceà la fois fiévreux et rempli de froide grisaille !
Dès Faces, on apprécie effectivement cette tension sous-jacente, l'écho post-punk des cordes qui hantent le décor et un chant plus expressif que dans Dead., voire expressionniste dans sa transmission de la mélancolie. Les références sont là, évidentes, mais l'ADN propre aux deux musiciens également (notamment dans ses touches synthwave, Brice Delourmel étant également actif avec son projet Giirls). L'agressivité et les éclats rageurs bruitistes de Dead. sont laissés au placard (bien qu'ici ou là, comme avec Trust ou Lights, on en trouve quelques restes qui apportent un relief judicieux), arrêtons-là les comparaisons : Primary commence comme un truc qui sent la défaite inéluctable, l'abandon, un enterrement, ou une pluie de novembre qui nous tombe dessus quand on n'a ni parapluie ni d'autre choix que de rester en-dessous, seul et trempé.
Du spleen, oui, mais qui pulse. Heat fait remuer, Violence fascine avec ses mystérieuses nappes darksynth. Dans ses deux titres, la basse vient tout droit de Manchester (après tout, Years of Shame est en partie originaire de Rennes, et la Bretagne c'est un peu notre Manchester). Il y a de l'introspection, des regrets, mais aussi une nervosité : vous aurez le regard perdu dans le néant de votre existence vide de sens, mais vous vous dandinerez. Primary défile vite. Les morceaux sont efficaces, sans maniérisme artificiel, c'est fait avec sincérité. Pour évoquer des choses actuelles, on pense à la déprime de HEALTH, aux plaintes de SURE., aux contrastes à la théâtralité exacerbée de JE T'AIME.
Il y a dans Years of Shame une grâce dans le renoncement, une énergie du désespoir qui infuse tout l'album mais dont la douceur amère est constamment secouée par des pulsations plus industrielles. Est-ce qu'après ce gros chagrin les choses iront mieux pour eux ? Eh bien, en nous laissant avec l'angoissante Terror, aussi hypnotique que furieuse, la réponse semble évidente : non. Tant pis pour eux, tant mieux pour nous : leurs tourments sont un plaisir pour nos oreilles !