Foule émergeait des ténèbres toulousaines courant 2023. Le duo, composé de Zoé Boutin (chant) et Olly (guitares, machines), nous invitait alors à un univers faits de bric et de broc, de cauchemars colorés, de poupées fêlées et de trucs qui bavent sous le lit la nuit. Singles après singles, on pouvait en découvrir plus sur cet univers qui sent bon le grenier poussiéreux duquel s'échappe des chuchotements mystérieux dès qu'on regarde ailleurs : metal industriel, witch house, trap, darkwave, punk... Foule mélange un peu tout ça. Créature de Frankenstein musicale, assemblage de cadavres récupérés à gauche et à droite ? Eux préfère la métaphore du Kintsugi, sublimant leurs cassures. D'ailleurs leur premier album s'appelle Porcelaine.
Cet univers prend vie dès l'intro, comme un pantin s'animerait en stop-motion, avec les saccades qui lui donnent son charme. Mélodie creepy de boite à musique agonisante, glitchs IDM qui grattent les recoins de notre conscience avec leurs vilaines patounes arachnéennes, chant plaintif spectral : Prélude convoque tout un tas de marqueurs évocateurs d'un truc gothique, mélancolique, où les jouets d'enfance oubliés et brisés prendraient bien leur revanche.
Les amateurs de witch house apprécieront l'électronique bizarre, les effets de saturation, les notes aigus qui soupirent froidement, les rythmiques trap hypnotiques (Brûler a des airs d'Ic3peak qui serait resté enfermé dans une cave pour y regarder en boucle des films Tim Burton), l'écho d'église. Foule y ajoutent des gros riffs de guitare. La température monte avec Chair. On aime les atmosphères lugubres, les textes scandés en français avec une rage incendiaire jusqu'à devenir des mantras incantatoires (Le Bleu est une Couleur Froide). La prod sent le DIY, ce qui nous laisse aussi imaginer le potentiel de ce truc bizarroïde, tordu : Foule fait parfois preuve de maladresse, semble un peu tâtonner mais c'est là aussi que se trouve la beauté de ce projet, dans sa sincérité et sa façon d'arborer ses imperfections.
On arpente alors ce cabinet de curiosités fait de poésie mystique (entêtante Poison, avec ses touches religieuses et sa nostalgie enivrante), d'éclats rageurs (cette explosion qui se contient pendant Au Diable avant d'enfin se laisser aller, l'agressivité de Ces Serpents qui Sifflent sur vos Têtes), d'ambiances feutrées qui se retrouvent petit à petit plongées dans un brouillard sombre et glacial (Vers l'Enfer). Foule est décidément un drôle de numéro, bien sûr impair. Certes,on aime leur capacité à faire naître des images, à titiller notre imagination, cette délicatesse, mais aussi ce goût pour les rythmiques qui cognent et les guitares qui mordent. Il y a des fantômes qui soupirent mais aussi quelques démons plus méchants là-dedans. Mais on aime aussi comment Foule assume totalement son propos, son univers, son chant en français, ses numéros d'équilibristes parfois un brin casse-gueule et comment, dans ses cicatrices, ses craquelures, Foule se révèle être une créature unique, touchante et fascinante, pleine d'une grâce boiteuse. Rien que pour ça, Porcelaine est un album précieux, en apparence fragile mais dont les cicatrices prouvent la capacité à se relever.