Chronique | Swallow the Sun - Moonflowers

Pierre Sopor 23 novembre 2021

Toujours aussi rieur, Juha Raivio prévient : il déteste Moonflowers, il déteste ce que l'album lui renvoie comme image de lui-même, ce qu'il lui rappelle. SWALLOW THE SUN continue d'explorer le désespoir, la souffrance et le deuil en positionnant son auditeur dans une position délicate, où l'on se retrouve à se délecter de cette douleur et cette noirceur exprimée par l'artiste. D'ailleurs, dès l'artwork, Raivio y met de sa personne : la pochette a été réalisée avec son propre sang et quelques fleurs séchées, fleurs s'épanouissant dans la déprime associée au confinement et l'isolement qui l'accompagnait.

Moonflowers prolonge la voie de When A Shadow is Forced into the Light : une mélancolie écrasante où le mélange de doom et de death metal s’accommode de cordes déchirantes et d'un chant toujours plus clair. Le morceau-titre nous attire d'emblée au fond de l'abîme, guidés par la voix chaude de Raivio qui plonge vers le growl le temps d'explosions d'amertume venant souligner les tourments et le désespoir suintant de cette ouverture. Déprimé et romantique, ce nouvel opus de SWALLOW THE SUN l'est de bout en bout.

Même quand le groupe renoue avec un son plus brutal et frontal, sur Enemy ou Keep Your Heart Safe From Me et ses riffs plus agressifs par exemple, ou penche vers le black metal (This House Has No Home), la mélancolie domine et ses éclats ne sont que de vaines tentatives de s'extirper de toute cette misère écrasante. Moonflowers est imprégné de cette contradiction, cette tendance que nous avons à nous complaire dans notre désespoir : il est si tentant et facile de s'enfoncer et sombrer dans nos souvenirs et notre malheur. Avec ses émotions exacerbées et sa tristesse infinie dont on sent la sincérité jusque dans nos tripes, l'album flirte souvent avec le sublime dans son mélange entre légèreté et pesanteur, son accessibilité n'empêchant pas pour autant d'apprécier la puissance des mélodies. Les guitares gémissent toute leur peine ou s'orientent vers des contrées prog (All Hallow's Grieve, avec Cammie Gilbert d'OCEANS OF SLUMBER), alors que les violons se taillent la part du lion, apportant à l'album une emphase poignante et une nostalgie communicative.

Toujours hanté par la dépression et la disparition de sa compagne Aleah Stanbridge, Juha Raivio n'utilise pas SWALLOW THE SUN comme moyen de guérison. Moonflowers n'est en rien cathartique : il s'agit plus d'un océan de peine dans lequel le musicien nous invite à se noyer avec lui, prolongeant le "plaisir" de cette détresse avec des réinterprétations instrumentales de chaque titre par le TRIO N O X, magnifiques échos qui viennent nous hanter longtemps encore après l'écoute afin de nous garder sous l'eau encore quelques instants. Moonflowers est un album pour rester seul, à ne rien faire, à contempler le vide, si possible un jour de pluie. Parfois, ça fait du bien de rouvrir encore et toujours ses plaies pour les empêcher de guérir, surtout quand le résultat est aussi beau.