Öxxö Xööx + Déhà + Rïcïnn @ Les Caves Saint-Sabin - Paris (75) - 7 février 2026

Live Report | Öxxö Xööx + Déhà + Rïcïnn @ Les Caves Saint-Sabin - Paris (75) - 7 février 2026

Pierre Sopor 9 février 2026

Il y a des affiches mutantes que l'on ne peut juste pas manquer. L'association du doom avant-gardiste mystique d'Öxxö Xööx, de la catharsis funeral doom de Déhà et du rituel / darkwave / néo classique / metal de Rïcïnn nous faisait rêver : ça s'annonçait beau, fou, étrange, bouleversant et parfois inconfortable, bref, tout ce qu'on aime. Laurent Lunoir et Laure Le Prunenec, éternels complices, sont devenus rares sur scène et Déhà n'est pas du genre à beaucoup montrer sa frimousse en public... Notons d'ailleurs que cette date organisée par Sanit Mils était l'une des deux seules de la tourné d'Öxxö Xööx à profiter de la présence de Rïcïnn, c'est donc en ayant conscience de notre chance que l'on allait s'enterrer sous les pierres des Caves Saint-Sabin. 

RÏCÏNN

Il y a du monde sur scène. Un peu trop pour que Laure Le Prunenec ne puisse, elle aussi, s'y tenir. Et puis, comme elle le dira plus tard, elle est de toute façon un peu trop grande : des fleurs pendouillent du plafond et seraient venues lui chatouiller le sommet de la tête, de quoi est-ce qu'elle aurait eu l'air ? On la retrouve alors dans le public tout le long du concert. On s'agglutine sous les voutes, on s'approche du pied de micro tout en essayant de maintenir une distance respectueuse, surtout que l'artiste agite sa basse et qu'on aimerait autant ne pas mourir tout de suite, et puis sans plus de cérémonie, c'est parti pour le rituel.

Rïcïnn est un monstre fascinant, une créature hybride qui interroge et émerveille. On est immédiatement soufflés par la puissance de la voix de Laure. A plusieurs reprises, elle s'adresse à Clémence, la plus iconique ingé son des souterrains parisiens et bassiste de Shaârghot, et lui demande un coup de main pour faire tenir son pied de micro mais très franchement, elle pourrait presque s'en passer tant sa voix résonne sur la pierre. Puis, c'est l'énergie de la musique qui nous happe. En live, Rïcïnn sonne bien plus rock, plus rentre-dedans, que les souvenirs que nous avions de ses deux albums (bien que Nereïd était parfois plus lourd et tendu). Son groupe assure, ça part dans tous les sens. Si nos regards se tournent évidemment souvent vers Laurent Lunoir en raison de son maquillage, à la présence monolithique, nos oreilles sont toutes chamboulées par un violon virtuose et théâtral complètement fou. En plus, le gars qui en joue a une veste ornée de plumes, ce dont personne ne parle, comme si c'était normal, comme si avoir des plumes sur son blouson était un truc banal. Dites-donc, les alternatifs parisiens, là, quand même, arrêtez de faire genre vous avez tout vu, un manteau à plumes, c'est un vrai sujet !

Les morceaux sont longs. On reconnaît Doris, les incantations mystiques d'Artaë et sa tension contenue, ou la plus baroque Orpheus issue du premier album Lïan. Sous terre, on suit aveuglément cette poétesse pour nous guider hors des Enfers. Sa maîtrise impressionnante s'apprécie finalement à un détail : Laure Le Prunenec n'a pas toujours besoin de nous époustoufler, elle sait aussi laisser échapper des cris moins contrôlés, sincères, des trucs qui se brisent et qui renversent. Et puis, entre deux instants de poésie, elle plaisante avec son audience. On a droit au sketch du micro, mentionné plus haut, mais aussi au cruel dilemme de la veste : quand il fait 800 degrés, est-ce qu'on la retire ou est-ce qu'on doit garder son image de rockeuse ? Vous ne savez pas ? Bah elle non plus : elle la retire, la remet, la re-retire, la re-remet.

Rïcïnn a joué de nouveaux morceaux. Espérons alors qu'un nouvel album verra le jour prochainement et que d'autres concerts suivront. C'était très beau et généreux (le concert a duré pas loin d'une heure), les gens au premier rang ont été pris à parti (notamment Clem, qui se retrouve catapultée de manière inattendue sur un morceau), créantune ambiance intime et complice conviviale. Devant, on a aussi pu constater que chez Rïcïnn on triche un peu : sur la setlist, personne n'a pris le temps d'écrire tous les trémas des titres ! Alors que le sortilège s'achève sur un rappel en formation réduite, Laure nous jette alors un dernier regard, nous condamnant à errer encore un peu en Enfer. Tant mieux, car de belles choses vont encore s'y dérouler.

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DÉHÀ

Rien qu'à l'idée, on frissonne : écouter Déhà sous terre, c'est un peu comme se faire enterrer tout en étant conscient. Trop bien. Déhà est rare, il n'aime pas tourner, c'est de notoriété publique. On l'avait pourtant vu il y a quelques mois avant Wolvennest (live report) et c'était un des moments live les plus bouleversants de l'année dernière. Il n'aime pas ça, alors il détourne l'attention ce qui, probablement pour son plus grand désespoir, le rend immédiatement attachant : "Ce soir, je m'appelle Jean-Michel funeral doom... bon courage", qu'il nous balance, laconique, avant de commencer. De la pudeur cachée derrière l'humour, de la tendresse déguisée en attitude boudeuse. Déhà est super dark, Déhà est trop choupinou (n'allez pas lui répéter, il râlerait sûrement comme un putois).

Sa musique, c'est son affaire à lui. Il est sur seul scène. C'est lourd, écrasant même. Toute la pesanteur de l'existence nous ratatine dans la pénombre, toute son angoisse nous étouffe. Même la machine à fumée semble intimidée. Sa voix gutturale émerge des profondeurs, la lenteur conférant à la musique toute sa majesté mais aussi sa teinte funèbre, dramatique et solennelle. Et puis, il se tourne et laisse jaillir un hurlement, dos au micro, un truc déchirant, un truc qui fait mal en sortant et qui fait mal à entendre. Ça fait du mal mais ça fait du bien après, parce que la vie continue, peut-être. Ça fait du bien, mais ça continue de faire du mal aussi, parce que la vie continue, elle, et elle s'en fout.

Pendant une demi heure, l'écoute est respectueuse face à ce type qui s'arrache les tripes pour nous. La démarche de Déhà est d'une authenticité rare, c'est de l'art sans posture factice, une expression aussi vitale que parfois dangereuse, un truc qui ne cherche pas à être agréable, un espace pour pouvoir se confronter aux ténèbres. On n'en ressort pas indemne et ce n'est pas pour tout le monde (après 4 notes, soit environ un quart d'heure, des gens s’assoient). Déhà ne joue qu'un titre, il y en a pour une demi-heure. Après, il prend la parole. Il nous explique que normalement, il a un peu peur de faire des tournées, qu'il préfère rester dans sa cave, mais que bon, là il a quarante ans alors il nous emmerde, c'est un grand garçon maintenant, il peut sortir de la cave. Et puis bon, ce soir on était aussi dans une cave, qu'il a fait sienne, qu'on était heureux de partager avec lui. Il nous dit qu'il nous connait pas mais qu'il s'en fout, il nous aime. Il nous parle de sa mère malade, il nous parle d'Oscar, son ami et colocataire décédé il y a quelques mois, il nous parle de cette lumière que l'on cherche mais qui fait si mal. Puis, il nous dit qu'il ne peut pas trop nous jouer de rappel parce que ça durerait une autre demi-heure et les autres feraient la gueule. Enfin, si, il nous fait un morceau de grindcore : un cri d'une seconde et hop, c'est plié, bougon il conclut par "cassez-vous, c'est fini". A nouveau cet humour, cette tendresse, cette élégance, cette pudeur, cette sincérité, ce truc qui prend aux tripes et que l'on évacue d'un petit rire pour désamorcer la tension, comme un réflexe de survie, mais qui ne fait que souligner le tragique de la vie. Quel bonhomme.

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ÖXXÖ XÖÖX

"Je te mets du bleu comme lumière, ça te va ?". Clem, elle fait le son mais aussi l'image. Pour Öxxö Xööx, ce sera des ténèbres, beaucoup de fumée et du bleu, renvoyant à l'album +, un album auquel Laurent Lunoir associait l'eau, par opposition à Y qui était associé au feu. Selon les possibilités, Öxxö Xööx prend plusieurs formes, du groupe complet au duo Laurent-Laure. Ce soit, les deux sont accompagnés de Sylvain Onodrim, qui a mis sa plus belle fourrure sur les épaules et s'occupe des machines et percussions en fond de scène.

Avant que la musique ne commence, l'immersion se fait par le visuel : sous les spots bleutés, on découvre des tenues primitives intrigantes, des visages peinturlurés. Öxxö Xööx a quelque chose de théâtral, qui tient également au charisme de son duo, mais ce n'est pas pour autant que la démarche n'est pas sincère. Laurent Lunoir ne quitte d'ailleurs jamais son personnage scénique, quel que soit le projet avec lequel il se produit, ce n'est pas qu'un déguisement pour faire beau : quand il est question de son art, les choses ont un sens, une importance. La lourdeur du doom, des touches baroques, deux voix qui se répondent, un jeu de scène qui permet aux personnages de prendre vie. Leur osmose scénique fonctionne toujours aussi bien, leur complémentarité aussi, autant dans le chant que la gestuelle. Ensemble, ils sont souvent à terre, écrasés, accablés, puis s'élèvent, touchés par une forme de grâce spirituelle.

La musique est grave. procession funèbre, rituel ancestral, quête de lumière... Öxxö Xööx est un magma parfois hermétique mais fascinant. Si certains regrettent qu'en l'absence d'un "vrai groupe" tous les instruments ne soient pas assez mis en valeur, on peut aussi apprécier comme cela permet de mettre les deux voix en valeur, les parties électroniques et les percussions soulignant des ombres industrielles inattendues. Le visage grave, Laurent Lunoir est à la fois une créature grotesque d'un autre age, effrayante et ténébreuse, mais aussi une figure christique majestueuse et noble dont les souffrances sacrificielles et la mélancolie se devinent sur son visage tourmenté.

Si l'on n'est pas tout devant, on ne voit pas grand chose. Dommage parce que dans cette fumée épaisse, Öxxö Xööx en impose. On tend l'oreille quand, soudain, Laurent Lunoir laisse momentanément de côté le langage qu'il a créé pour passer au français. Cette liturgie gothique ténébreuse pleine d'emphase est décidément singulière, cette association entre ténèbres primordiales et quête de rédemption se déroulant dans un univers atypique et profondément personnel. Un son d'orgue funèbre continue de résonner sous terre alors qu'Öxxö Xööx quitte la scène, et puis là, dans le noir, Laure nous adresse un cœur avec les doigts. Après cette soirée folle, à la fois théâtrale, cathartique et spirituelle, s'extraire du sous-sol et retrouver l'air extérieur prend une dimension métaphorique inattendue, comme une renaissance bizarroïde, comme si après avoir suivi les chants d'Orphée et subi mille supplices, nous avions enfin trouvé la sortie des Enfers. Allez, on y croit : cette petite tournée va donner envie à tout ce monde de se produire plus souvent sur scène. On croise les doigts.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe