Quand Mort sur Musique et Sport National, déjà coupables de plusieurs événements atypiques underground, décident de s'associer pour commettre ensemble leurs méfaits, cela donnait Mort National (point de coquillette de notre part ici, l'association des deux noms expliquant le masculin de "National"). L'événement nous offrait la possibilité de passer notre dimanche dans le sous-sol des Nouveaux Sauvages à Montreuil pour assister à huit concerts éclectiques : il y a eu du black metal, de l'ambient, des gens qui jouent de l'haloplane et même un altiste. Remercions alors les responsables de cette drôle de journée pour leur volonté de décloisonner, d'offrir des univers plus que des étiquettes, et de nous servir sur un plateau un excellent prétexte pour ne plus voir la lumière du jour dès le début d'après-midi.
GRAAL NOIR
Sur scène, il y a Graal Noir accompagnée de Machine God. Dans le sous-sol, il est 15h mais il y a déjà une petite foule curieuse. Le set commence, les synthés de l'une se mélangent aux bidouillages noise / indus de l'autre, les gens commencent à remuer la tête, les téléphones filment... Hey, mais c'était les balances, on se calme ! Pourtant, dès 15h, on note comme les balances seront un moment précieux pour prendre des photos : il reste encore quelques lumières ! Quand enfin ça commence pour de vrai, Graal Noir met l'accent sur le mot "noir" : tout l'éclairage est coupé mais une lanterne sortie d'un roman de dark fantasy donne à la scène un air fantastique lugubre. Projet dungeon synth de Kurwen, alias Absolu et également derrière Noise Palace qui organisera bientôt une belle soirée, Graal Noir puise son inspiration dans le jeu de figurines à l'ambiance horrifique Trench Crusade.
Les mélodies minimalistes sont mélancoliques et hantées, accompagnées de rythmique martiale funèbres : si la musique évoque les combats, elle évoque surtout les défaites, les charniers, les victimes mutilées et les funérailles. L'atmosphère est bien sûr renforcée par le look de Kurwen, le visage recouvert d'un bandage blanc sur lequel elle verse un peu de sang, profitant de l'occasion pour exhiber un bien joli calice (sûrement le fameux Graal noir !). C'est sinistre, théâtral et déprimant comme on aime. En fin de set, Machine God la rejoint pour une improvisation : vu que lui s'inspire de l'univers de Warhammer 40000, un autre jeu de figurines, c'est l'occasion de se confronter musicalement et d'adresser un clin d’œil aux adeptes.
MACHINE GOD
La transition entre Graal Noir et Machine God est donc plutôt fluide et naturelle. Petit à petit, on entre dans un monde futuriste gothique fait de totalitarisme religieux et de guerre. Angus prend le temps de nous immerger, les machines s'alourdissent et ce qui commençait comme un set plutôt noise / ambient gagne en intensité et en lourdeur pour un mélange doom / indus monolithique et impitoyable.
Angus a, lui aussi, travaillé sa scénographie et notamment les jeux de lumière dont les couleurs viennent se réfléchir sur les machines, conférant l'aura mystique et dystopique de rigueur. On note que la caisse contenant son matériel porte la mention "This Machine Kills Fascists", cette formule utilisée par Woody Guthrie dans les années 40 et recyclée par de nombreux artistes... dont Tristan Shone, génial machiniste derrière Author & Punisher. Le lien avec Machine God est évident, on trouve chez les deux la même tendance à nous écraser et nous broyer, quelques samples oppressants achevant de noircir le tableau. Un rituel synthétique comme on les aime... avec les canalisations au plafond qui commencent à fuir, ajoutant à l'ambiance dystopique (au début, ce bruit d'eau qui coule aurait pu faire partie de la musique !).
KARAM AL ZOUHIR
On est donc dans cette cave, on a eu droit à un set dungeon synth macabre et un concert d'indus méchant et oppressant. Avant de retrouver le black metal industriel de Cross Contact (pensez à du Ministry moderne et satanique), il y avait Karam Al Zouhir. Et c'est là que la démarche de Mort National commence à prendre tout son sens : peu importe la forme, finalement, ce qui compte c'est la proposition musicale. L'artiste d'origine syrienne vient jouer de l'alto. Pas pour faire des bruits bizarres avec, ni pour triturer des pédales d'effets en même temps, non. Juste jouer de l'alto, en acoustique, avec un peu de voix, un dispositif simple pour un très beau résultat qui, tout de suite, implique les oreilles attentives. Amusé, il précise "c'est la première fois que je vais jouer devant des gens qui écoutent du metal", il a un tee-shirt bleu, des baskets blanches : Karam, d'emblée, il s'en fout des codes. D'ailleurs, il demande aux gens qui papotent dans le fond de parler moins fort. Les métalleux, ça a l'habitude des concerts où l'on peut parler en même temps et c'est pas grave parce que personne n'entend rien, mais là c'était pas possible : on entendait même les bruits du bar au-dessus ! C'est aussi le moment où un serveur des Nouveaux Sauvages descend dans la cave, une pizza à la main, cherchant qui avait bien pu la commander... on admire le sens du timing !
Pendant une grosse demi-heure, l'artiste nous emmène dans son univers mélancolique, fait de nostalgie d'un pays qu'il a dû quitter il y a une quinzaine d'années. Il explique avoir découvert à Strasbourg le mot "Heimat", qui renvoie à son chez soi, son origine, son enfance. Il évoque alors avec élégance la Syrie en musique face à un public varié. Il y a même des petits enfants qui assistent, assis, au concert (et posent quand même quelques questions sur la Pat'Patrouille). Tout ça avant un concert de black metal industriel. Rien que pour ce moment, merci à Mort sur Musique et Sport National, y'en a ras-le-bol de la consanguinité culturelle et musicale ! Karam explique qu'il aurait dû avoir des vinyles à nous proposer mais que, auto-production oblige, il était passé par un fabricant polonais moins cher... et que le résultat n'étant pas à la hauteur, il faudra attendre un peu plus. "Ça sera l'occasion de faire une autre tournée, Inch'Allah, comme on dit à Strasbourg !", conclut-il. C'est tout le mal qu'on lui souhaite.
CROSS CONTACT
C'est au tour de Cross Contact de s'installer sur scène et ça commence fort, si bien que dès les premières notes, plus personne n'entend plus les fameux "gens d'en haut" au bar qui se situe au-dessus de nos têtes (ceux qui sont tranquillement venus boire un verre pour s'abriter de la pluie au calme sans savoir ce qu'il va se passer au sous-sol, et qui du coup, devraient vite décamper).
On sent tout de suite Maëlle, bien que toujours cachée derrière ses riffs de guitare écrasants, plutôt à l'aise ce soir sur scène. La concentration et l'introspection n'empêchent pas une petite ouverture vers son public, que l'on ressent au travers des sourires, des gestes et regards complices, si bien que son lâcher-prise devient communicatif et touchant.

Au delà des émotions, qui émanent aussi de cette voix hurlante, aussi sépulcrale que fébrile, des nappes de synthés qui viennent en fond structurer l'ensemble et lui donner sa noirceur, il y a aussi l'écrasement de tout nos êtres sous l'immensité de ses boucles accrocheuses et de ses riffs agressifs, méchants et enveloppants que l'on aime tant.
Pendant que le set défile, mélange des deux albums de l'artiste, petit à petit, la fumée qui avance lentement se densifie, finissant par engloutir la scène, le public, puis la totalité de la salle. On ne voit plus que de vagues silhouettes enveloppées d'un linceul opaque se contorsionner sous une lumière aux tons rosés violacés. Très bien, comme dans un rêve aux tonalités cauchemardesques, fermons les yeux et plongeons nous totalement dans cette apocalypse cathartique qui nous fait le plus grand bien. C'était violent, lourd, sincère, bref on a adoré.
NICOL FAER
Depuis le concert de Karam Al Zouhir, la journée se déroule selon une alternance entre projets violents et pauses plus atmosphériques ou loin du metal. Nicol Faer vient donc proposer sa parenthèse ambient entre deux concerts de black metal. Il pose un drap blanc sur les rideaux noirs qui recouvraient les murs histoire d'accueillir des projections abstraites puis commence son set. On y entre progressivement, ses nappes subtiles s'étoffant au fur et à mesure. On le voit encore brancher des câbles et, un peu comme quand on se demandait si Graal Noir avait commencé alors que c'était encore les balances, on se demande si les sons produits ainsi font partie du set ou s'il se prépare encore.
Puis, il ajoute de la clarinette basse, touches organiques dans cette brume synthétique onirique. Sur l'écran, son ombre se détache sur les motifs et couleurs projetées. Dans cette cave, l'effet a quelque chose de mystérieux et lynchéen, une pause contemplative nocturne en décalage avec la réalité.
ABSOLU
On a vu un truc "soft", retour au black metal ! Aie aie aie, il faut enlever tout le bazar sur scène pour mettre un autre bazar, avec batterie et tout : le temps entre les concerts s'allonge pendant qu'Absolu se prépare. Dans le public, il y a des tee-shirts Absolu. On a un peu le sentiment que c'est la tête d'affiche de la soirée. Sur scène, on retrouve des visages déjà croisés plus tôt : Kurwen de Graal Noir est de retour, Maëlle de Cross Contact aussi. Depuis la dernière fois qu'on l'a vu (en février dernier), Absolu a bien muté. Le projet solo de Kurwen devenait un duo sur scène avec Maëlle / Chère Pourrie à la batterie. Cette fois, c'est un trio : il y a un autre batteur, Maëlle prend la basse (qu'on entendra bien fort pendant le concert, écrasant un peu la guitare mais apportant une épaisseur supplémentaire au son).

Tout de suite, ça gagne en patate. Il y a aussi une forme de théâtralité qui s'installe sans pour autant nuire à la sincérité de la démarche. Absolu, c'est du black metal brut, direct, rentre-dedans, crade, à l'énergie punk possédée et incendiaire. Les démos ont été enregistrées en une prise, avec un téléphone ou sur cassette avec un walkman. Pas de mix, pas de fioritures. En live, quand Kurwen s'exprime entre les morceaux, c'est en hurlant, comme pour arracher son mal-être dans une performance cathartique habitée. Dans le public, ça se met à pogoter. On n'y voit rien, il y a des tonnes de fumée, renouant avec l'ambiance chaotique et apocalyptique du concert de Cross Contact. Absolu a des projets en cours et est en train de grandir, de bien se trouver et l'avenir s'annonce prometteur de son côté !
PASSEPARTOUT DUO
Les guest stars de la soirée, c'était Nicoletta Favari et Christopher Salvito, seuls artistes venus de l'étranger ! On peut alors immédiatement oublier les jeux de mots à base de guider des casse-cous dans les traquenards et compagnie : Passepartout Duo est d'origine italienne et n'a probablement pas connaissance des monuments de la culture télé française ! Là encore, respectant la tradition qui s'est imposée au fil de la journée, on passe du metal extrême à une proposition radicalement différente. Il y a du matériel à installer sur scène, un peu trop même : les percussions seront alors au milieu du public.
Haloplane et chromaplane : on découvre alors ces variantes de synthétiseurs que les amateurs de "musiques contemporaines" et "expérimentales" (terme un peu fourre-tout qui vous fera penser à ce qu'Arte diffuse la nuit) connaissent sûrement déjà très bien : point de touches sur lesquelles appuyer mais plutôt des sortes de pièces magnétiques que l'on pose et retire. Face à face, Nicoletta Favari et Christopher Salvito semblent alors se livrer à une partie frénétique de Piqu'Puces avant de descendre de scène pour taper ensemble sur les différentes percussions. La performance a quelque chose d'à la fois ludique puisqu'on les voit créer en direct des sons d'une manière inhabituelles, mais également d'onirique. C'est intrigant et propice à l'évasion.
OTDHR
A force d'alterner entre des projets tous très différents, la logistique se complique et les temps d'installation et de rangement s'étirent : il faut préparer plein d'instruments, poser un drap blanc qui sert d'écran, le retirer, préparer une batterie, etc... Arrivés au bout de course, les Bordelais d'OTDHR commencent leur set avec une heure de retard sur l'heure prévue. Pas l'idéal pour eux, ni pour le public qui a commencé à entamer le chemin du retour. Dommage, parce qu'OTDHR, ça tue. Nous, on profite des balances pour prendre quelques images, avant que la lumière ne s'éteigne !
Après une journée dans une cave et sept concerts aussi différents, l'attention pourrait avoir tendance à vagabonder, nos gambettes à fatiguer et nos petons à chouiner. Le duo black metal / doom / noise vient nous rappeler comme nos petits tracas sont futiles, risibles, pathétiques. Le monstre prend le temps de s'éveiller, de longues parties atmosphériques nous immergeant dans ce qui ressemble au cauchemar d'un colosse assoupi qui s'éveille lentement, affamé et de mauvaise humeur. Puis, OTDHR nous ratatine implacablement, entreprise d'annihilation méthodique de nos tympans, de nos corps et de nos espoirs. De la dissonance qui confine à l'hallucination psychédélique terrifiante, une lourdeur monumentale : ouais, ça tue. Quel dommage alors que nos vieilles carcasses, usées par cette belle journée, n'aient pu apprécier la chose comme il se doit : vivement une nouvelle occasion de les revoir !
Après ces huit heures sous terre, de bruit et de ténèbres, retrouver l'air libre a quelque chose d'un peu étrange, d'absurde, on ressent ce même mélange de gêne et de joie qui fait qu'on a envie de rigoler quand on voit la tête d'un ami perdu de vue depuis longtemps et qui est entre temps devenu chauve. Ah, tiens, l'air libre, l'extérieur, la réalité : vous existez encore, vous ? Parce que là, pendant une journée, on a pu assister à un événement qui bouscule les codes et est finalement - on l'espère - l'avenir de nos jolies musiques underground : un truc fait avec passion, sans grande structure, sans consigne éditoriale restrictive, et qui propose une offre riche, variée, décloisonnée, autour de thématiques, de valeurs et d'esthétiques plutôt que de tiroirs musicaux étriqués et d'un autre temps. Alors bravo à Mort sur Musique et Sport National pour la démarche rafraichissante et nécessaire, créant un espace singulier et passionnant, qui traite chaque forme d'expression avec un respect égal et estime son public suffisamment curieux et ouvert pour savoir apprécier la chose !





















































