La Saint-Valentin, c'est nul. Mort sur Musique le sait et vient enfoncer le clou dans le cercueil en organisant un nouvel événement dans la cave du Zorba : plutôt que d'acheter des conneries avec des cœurs dessus, venez vous enterrer dans le noir et profiter des ténèbres le temps d'une soirée aux promesses éclectiques, avec du black metal, des machines, de la lourdeur, de la poésie...
ABSOLU
On est dans le noir. Absolu, alias Kurwen, alias Spectre des Cimes, prend place sur scène accompagné de Chère Pourrie à la batterie. Il fait noir. Ça sent la cave. Les cheveux rouges, sous les spots rouges, ressortent rouges. On commence par un petit rappel qu'on est là pour pourrir la Saint-Valentin. "Bienvenue en Enfer", et puis ça commence.
Vient alors le moment d'insister sur la configuration du Zorba, bar situé à Belleville et dont la petite salle est en sous-sol. Il est probable que les habitués du bar, qui peuvent suivre sur un écran les événements qui se déroulent sous leurs pieds, se soient posés quelques questions au début du concert d'Absolu. Du black metal brut de décoffrage, sans fioriture, crade, viscéral, méchant, un truc poisseux qui arrache les tympans et frotte les tripes avec du verre pillé. En studio, les démos d'Absolu sont dégueulasses, comme il se doit. En live, c'est dégueulasse. Néanmoins, quelques instants de poésie contemplative en voix claire viennent apporter du relief et une touche mélancolique à Absolu. Les mots sortent, le souffle court, et confèrent à cet exorcisme noir une forme de grâce mutante touchante. On sent que malgré le look qui respecte les codes du genre (corpse paint, plein de trucs qui piquent, etc) et un cérémoniel théâtral (Chère Pourrie, à la batterie, qui fait un crucifix inversé avec ses baguettes entre chaque morceau), Absolu s'est approprié le black metal pour en faire un condensé de mal-être personnel et intime. "C'est fini, le cimetière va fermer" : trainons encore un peu dans cette cave transformée en crypte le temps d'une soirée qui ne fait que commencer !
MIDSUMMER BLAZE
On se méfie de l'étiquette "shoegaze / post-metal" très en vogue, on appréhende les "alcesteries" souvent fadasses (n'a pas la voix et la singularité de Neige qui veut), on tremble à l'idée des groupes qui confondent paresse ennuyeuse et introspection. Coup de chance, Midsummer Blaze nous rassure très, très vite. Avec ses incantations menaçantes chuchotées par la chanteuse / guitariste Saline et la lourdeur doom des riffs hypnotiques, on est plus proche d'un rituel mystique aux influences aussi bien darkwave et black metal que d'une séance de contemplation de nombril !
La veste de Saline tombe, révélant une robe blanche qui se détache dans la pénombre du Zorba. La lumière dans les ténèbres, les ténèbres dans la lumière, le contraste, la nuance : Midsummer Blaze joue avec tout ça et nous rappelle les moments les plus mordants et pesants de Chelsea Wolfe, Myrkur ou même Frayle. Soudain, des cris spectraux jaillissent et prennent aux tripes. Le voyage est mouvementé, on passe d'une transe contemplative à un exorcisme violent. Midsummer Blaze n'a pour l'instant sorti qu'un EP mais à force de voir leur nom de plus en plus souvent à l'affiche de concerts, on sent qu'on n'a pas fini d'en entendre parler. L'univers est singulier et le rendu en live est d'une élégance saisissante.
AGONY & THE MIDDLE CLASS
Qu'est ce qu'on est contents de voir Agony & the Middle Class ici, au milieu de groupes de metal ! Le projet digital hardcore / EBM / indus d'Antoine Kerbérénès (Null Split, Dague de Marbre, Chrome Corps) et Dana Mukanova va déchainer sa tornade de samples sur un public qui ne s'y attend peut-être pas. Moment de flottement au début : Antoine ne porte pas son traditionnel petit short caractéristique. Est-ce vraiment lui sur scène ? On a un doute ! "Je suis malade", qu'il nous dit. Mouais, bon, va pour l'excuse. Le concert commence, il n'y a pas foule, tout le monde est monté prendre l'air ou boire un verre. Très vite, les gens rappliquent et commencent à se dandiner.
On vous dirait bien que sur scène, Agony & the Middle Class donne tout. Ce serait faux : ils donnent tout sur scène mais aussi dans le public, où ce diable intenable de chanteur passe la moitié de son temps, à convulser et remuer toutes les parties de son corps comme un possédé. Le contraste avec la présence spectrale de Dana amuse : c'est finalement un jeu de scène simple et sobre mais efficace. Oh, et en plus Agony & the Middle Class avait apporté des lumières : on n'y a rarement aussi bien vu au Zorba ! On s'est donc faits matraquer par les slogans rageurs incisifs, les samples empilés et catapultés dans un chaos sonore synthétique sauvage et jouissif. On a eu une pensée pour les gens au bar, en haut, qui ont dû se dire que la sono déconnait sévèrement. C'était cool. Après ça, Antoine demande, soucieux : "j'ai éternué à un moment, ça s'est vu ?". Mais non coco, tu remuais trop, c'est passé inaperçu et t'aurais pu faire ça dans le micro qu'on aurait tous cru que c'était les paroles habituelles. Va te prendre un bon grog, et la prochaine fois, on te veut en short !
CROSS CONTACT
Chère Pourrie, qui cognait sur la batterie pendant Absolu, est de retour sur scène. Seule. Avec une cape noire, une guitare, un casque, un pied de micro. C'est Cross Contact, dans tout son minimalisme scénique. Autant Agony & the Middle Class avait illuminé le Zorba avec ses spots, autant Cross Contact coupe presque toutes les lumières. Ça va être noir, noir dans les yeux, noir dans les oreilles, noir dans nos âmes (qu'on a vendues depuis longtemps pour acheter des bonbecs, de toute façon).
Cross Contact s'apparente à un essorage. Son black metal industriel est hargneux, viscéral. On pense souvent à Ministry qui se serait mis à sacrifier des bébés et faire des messes noires : il y a ce même goût pour la boucle qui vient gratter le fond des tripes, ce truc lourd et irrésistible qui se répète de manière hypnotique. Chère Pourrie grogne et hurle. Sa musique est un monolithe de noirceur, un concentré de malêtre crade et radical. Ta-ta-ta-, ta-ta-ta, ta-ta-ta fait la batterie enregistrée. On croit entendre Dennis Hooper lancé "It's Alright!" mais peut-être que notre esprit est trop formaté. Ta-ta-ta, ta-ta-ta, ta-ta-ta de la batterie, tu-duuuuu rugit la guitare. C'est parti pour une reprise de N.W.O. de Ministry (là, vous pouvez relire les mots précédent avec les bons sons en tête). Enfin, on croit : de sa voix gutturale, Chère Pourrie baragouine un truc à la Al Jourgensen en ce qui s'apparente à du yaourt marmonné la tête sous l'eau. Du Ministry, quoi. Elle reconnaît après le concert "sur le moment, je ne me souvenais plus des paroles !". C'était le bonheur dans le malheur, là, à entendre du Ministry en plus crade sans un sous-sol poisseux, dans le noir.
Selon les morceaux, Cross Contact passe d'un black metal furieux à un metal industriel pas forcément plus rassurant. C'est aliénant et écorché, un truc techno-satanique (comme le dit l'artiste) qui n'est pas là pour faire danser mais qui est quand même suffisamment accrocheur pour tout de suite capter l'attention immédiatement. Ouais, le romantisme mercantile de la Saint-Valentin est bel et bien mort à Belleville ce soir-là et nous avons joyeusement piétiné son cadavre pourrissant avec quatre projets aussi atypiques que personnels, quatre variations autour des ténèbres, du bruit saturé et de la douleur qui fait du bien. C'était cool.












































