Carpenter Brut était de retour à l'Olympia, une salle qu'il commence à bien connaître puisque c'était déjà la troisième fois qu'il allait faire rebondir son plancher sur ressorts. Dans ses valises, il avait évidemment ses lunettes noires mais aussi un nouvel album, Leather Temple (chronique), conclusion futuriste d'une trilogie qui voit le tueur en série Bret Halford se réveiller en 2077 après avoir été cryogénisé... C'est sûr, ça va rouler des mécaniques tout en se dandinant follement. Une fois n'est pas coutume, nous n'aurons pas de photos de la soirée à vous proposer, faute d'accréditation, mais on avait quand même très envie de vous en parler donc on vous propose à la place un dessin pourri mais absolument fidèles à la réalité des faits et pour lequel on a quand même été acheter des crayons de couleur.
ULTRA SUNN
Si vous avez l'habitude des concerts goth / EBM / darkwave organisés par Persona Grata, il y a deux projets que vous ne pouvez PAS de pas connaître : Ultra Sunn et Sydney Valette sont PARTOUT, dans tous les bons plans. La preuve : ce soir, Ultra Sunn est sur scène et Valette dans le public ! Pour le public de Carpenter Brut, un peu hétéroclite mais probablement plus étiqueté "metal", il y avait cependant des chances que ce soit une première.
C'est donc parti pour une quarantaine de minutes des hymnes synthpop / futurepop / EBM du duo belge, qui devient trio sur scène. La recette est respectée : un set géré presque sans interruption entre les morceaux, les rythmiques binaires servent d'ossature et de guide à l'ensemble, imposant une énergie continue bien que relativement uniforme. Ce qui fonctionne toujours aussi bien, ce sont ces petites mélodies et les lignes de chant qui apportent une mélancolie et du relief (on pense parfois à une variation plus moderne et techno de VNV Nation), permettant à certains titres de se détacher (comme Some Ghost Could Follow, The Beast in Me ou Keep You Eyes Peeled).
Avec son enthousiasme et sa bonne humeur, Ultra Sunn donne rapidement la frite à l'Olympia, en plus Sam parle toujours en anglais la moitié du temps sans qu'on ne sache trop si c'est parce qu'on est un peu obligé quand on est une star, si c'est parce qu'à force de donner autant de concerts on ne sait plus trop où on est ou bien s'il s'entraîne pour leur tournée nord-américaine à venir ! En revanche, sa voix a paru un peu plus grave que d'habitude, ce qui ajoutait une touche gothique bienvenue... mais donnait aussi l'impression que le p'tit bonhomme s'était refroidi. Soigne-toi bien l'ami, on te veut en pleine forme Outre-Atlantique !
CARPENTER BRUT
Alors là, ça ne rigole plus. On découvre petit à petit la nouvelle scéno avec cette espèce d'obélisque mystique en plein milieu, séparant deux écrans, et le pupitre au centre. Fini l'époque où Franck Hueso, alias Franck B. Carpenter, alias Bret Halford, alias Carpenter Brut, alias sûrement d'autres surnoms badass, se planquait dans un coin en fond de scène. Là, il trône au milieu de l'Olympe. Voilà qui s'annonce plus grandiloquent que d'habitude. Et d'ailleurs, fini les conneries hein : les Backstreet Boys ont fait leur temps. Les écrans s'allument sur un spot publicitaire d'Iron Tusk, le tyran mégalomane qui règne sur cet univers dystopique (on espère qu'en 2077, les tyrans mégalomanes feront des trucs un peu moins minables et débiles qu'acheter un réseau social pour pleurnicher dessus) : on est immédiatement plongés dans un monde cyberpunk saturé d'images et dominés par des méga-corporations totalitaires. Il a joué à Cyberpunk 2077, c'est sûr. On pense aussi aux p'tits gars de Shaârghot : eux aussi partagent ce goût pour les shows immersifs et inquiétants où les bas-fonds de mégalopoles tentaculaires servent de théâtre.
Et puis ça commence. Comme sur l'album, d'ailleurs : l'intro avec son orgue théâtral, puis Major Threat, puis Leather Temple. En transposant sa narration dans le futur, Carpenter Brut a modernisé ses gimmicks en incorporant des basses plus menaçantes, des rythmiques martiales oppressantes. C'est vachement plus dark et on se fait tabasser la tronche autant par le son que l'image, avec assez de spots pour illuminer un trou noir et des écrans utilisés judicieusement. Finie l'époque des clips parfois un peu cheapos projetés en fond. Le show a été pensé, réfléchi, a mûri et tout participe à la création d'une cérémonie techno-mystique sombre et cohérente.
sauf pour le logo qui est quand même vachement dur à dessiner.
Le premier wall of death arrive au bout de même pas dix minutes. Il suffit au boss d'un geste de la main, là, de derrière ses machines, pour que l'Olympia s'ouvre en deux et se rentre dedans. Le charpentier a mis l'accent sur le brutal, on y laisse les dents et les neurones. COMME LA MUSIQUE EST SUPER FORTE ON DOIT GUEULER COMME DES BONOBOS POUR SE DEMANDER SI SALUT CA VA ET HEUREUSEMENT QUE L'OLYMPIA INTERDIT DE RENTRER EN MOTO DANS LA SALLE SINON ON SERAIT TOUS EN TRAIN DE FAIRE VROUM VROUM A FOND LA CAISSE COMME DES NAZES ET Y AURAIT PLEIN DE MORTS AH ET AUSSI HEUREUSEMENT ON PEUT PAS VENIR AVEC NOS PISTOLETS LASERS SINON Y AURAIT ENCORE PLUS DE MORTS DU COUP A LA PLACE ON SE BAGARRE AVEC CE QU'ON TROUVE GENRE DES CHAUSSURES QUI VOLENT EN L'AIR (hey le mec qui est rentré pieds nus, ça va ?).
Y'a pas que la musique et les écrans qui ont changé. L'interaction avec le public a été repensée : certes, Franck ne cause toujours pas et fait genre il fait un peu la gueule parce que c'est un vrai dur, mais une grosse voix déshumanisée qui fait peur s'adresse à nous entre les morceaux. Entre remerciements et messages de défi, ces enregistrements prolongent l'immersion et ajoutent un échange inédit pour un concert de Carpenter Brut. Face à lui y'a 2000 personnes dont au moins 8000 qui ont des coupes mulets, des moustaches et des bandeaux autour du front et ceux qui ont des muscles sont en marcel pour montrer à tout le monde leurs gros muscles. C'est les bonnes tenues pour être fort à la baston dans le passé et dans le futur mais c'est quand même la soirée des fashion faux pas, y'a même un mec avec UNE DOUDOUNE DE LA SOCIÉTÉ GENERALE, non mais n'importe quoi. OH ! Et y'a des explosions ! Ouais ! Du feu, du feu ! Le retour de la pyro, comme au Zénith en 2022, piou-piou !
Même quand y'a les vieux morceaux, ceux que les gens avec des coupes mulets et les personnes un peu sympa branchouilles aiment bien, avec des mélodies qui se chantent et qui ont posé les bases de cette scène sythwave au fétichisme 80's bariolé, ça cogne plus fort que d'habitude. Roller Mobster, Disco Zombi Italia, tout ça, là, les palmiers, le soleil, les bulles de chewing-gum, les permanentes improbables, les tenues moulantes. On peut regretter la quasi absence de titres de Leather Terror, même si on les a bien entendus ces dernières années, à part un enchaînement Day Stalker / Night Prowler au crescendo toujours aussi infernal. Autour du maître de cérémonie, le batteur Florent Marcadet est lui aussi coincé derrière son bazar, le guitariste Adrien Hacride se promène librement, s'approche du chaos de la fosse et agite sa crinière sous les spots.
Les stars de la soirée étaient les nouveaux morceaux, leur côté dark electro futuriste qui dépoussièrent un peu les codes et ouvrent les horizons de Carpenter Brut sans pour autant renier sa patte, ce côté plus superlatif, plus mégalo, plus dans le gigantisme. Quand arrive Le Perv, on sait que la fin est proche. Jusque là, le concert était à l'image du dernier album en date : pas de chant. Alors quand Maniac vient conclure la soirée, c'est un peu une forme de libération : les gens peuvent brailler comme devant la pub Dash 2 en 1. Le sol tremble, les murs de l'Olympia tremblent mais sur scène, Franck, lui, ne tremble pas. Il garde ses lunettes, silhouette iconique, et reste cool comme le héros super balèze d'un film d'action à l'ancienne ou de la pub Mennen. Tout le monde sait que les mecs cools ça garde ses lunettes et ça ne se retourne pas pour regarder les explosions... tant pis pour lui, il a même pas vu LE FEU et les images cools sur les écrans dans son dos ! Enfin, l'explosion était aussi dans la fosse, où il pleuvait des jambes, des pompes et autres fringues.
C'était trop cool parce que c'était trop cool, mais pas seulement : on a aussi eu l'impression de redécouvrir Carpenter Brut, ou en tout cas de voir que l'artiste a bossé dur pour offrir un truc spectaculaire, différent mais aussi cohérent avec ce qu'il cherche à raconter dans sa musique, une espèce de cérémonie autant qu'un appel à la révolte dans un univers fictif palpable le temps d'une soirée. C'est fait avec générosité et pertinence. Quand on voit l'ambition de la proposition, la date au Zénith déjà prévue pour l'an prochain devraît être la fiesta la plus dantesque de 2077, cinquante ans en avance.
