L'ex-cave à son de VRDA #1 : Lucky Striker 201

Pierre Sopor 08 juin 2019

Régulièrement sur VRDA, nous reviendrons sur un groupe qui n'existe plus mais qui nous a marqués et auquel on repense régulièrement avec nostalgie. Parce que dans notre cave, il y a des trésors qui prennent la poussière mais méritent encore de briller sous la lune. Certes, se vautrer avec complaisance dans le passé empêche de se rendre compte que le présent (voire le futur) valent au moins autant le coup, surtout que les années ont tendance à appliquer aux souvenirs un filtre flatteur mais peu importe : laissons-nous aller. Qui sait, vous y découvrirez peut-être des artistes qui sauront, avec quelques années de décalage, attraper votre attention ?

Pour ce premier retour passéiste, parlons donc de LUCKY STRIKER 201. Vous ne connaissez pas ? Ce n'est pas si surprenant : ce groupe de metal industriel français a été très discret, son existence éphémère et ses concerts rarissimes. LUCKY STRIKER 201 est un projet qui gardera pour toujours une aura particulière en ces pages puisque le groupe a fait l'objet de la toute première chronique et la toute première interview publiée sur ce site, quelque part entre 2005 et 2006. Déjà à l'époque, on pouvait d'ailleurs deviner notre flair légendaire pour ce qui est "hype" : on plaçait de très grands espoirs dans ce projet, qui, un an après avoir sorti son premier album, n'existait plus ! A titre personnel, je me souviens très bien du jour où j'ai appris la nouvelle : j'allais voir l'excellent The Host de Bong Joon-Ho au ciné. En signe de protestation, j'avais porté mon sweat du groupe (tâché pour l'éternité d'un rose hérité d'un concert de PUNISH YOURSELF). L'avenir a prouvé que ce geste de protestation symbolique n'a, étonnamment, servi à rien.

LUCKY STRIKER est à l'origine l'oeuvre d'un seul homme répondant au pseudonyme de Caedes Akirohan, qui aurait commencé à travailler dessus vers 1999-2000. Après deux démos plus électro, il s'entoure de deux musiciens : le batteur Sylvicious (connu pour ses frasques dans TAMTRUM mais également batteur intérimaire chez PUNISH YOURSELF à l'époque) et d'un bassiste, WBR, dont on sait peu de choses à part qu'il aime bien Lovecraft et, d'après Caedes, "était talentueux, motivé et acceptait mon caractère pourri. Et parce qu'il finissait les fonds de bière, ce qui est toujours sympa, surtout du point de vue du développement durable et du respect de l'environnement" (cf notre interview datant de 2006). Ensemble, ils sortent un album sobrement intitulé Lucky Striker 201. Le disque est une excellente surprise : la musique proposée est puissante et accrocheuse mais aussi variée et très humaine, les émotions y sont poignantes. Caedes y gémit, murmure et rugit ses tourments, c'est à la fois triste et plein de rage. Le groupe installe son univers esthétique, tout en noir et blanc, demandant même aux membres de son forum d'avoir des photos de profil respectant ce code couleur. Tous les espoirs sont permis : après avoir été sur un sampler du regretté magazine Hard'N'Heavy en 2001, le groupe semble convaincre les critiques. En creusant, on trouve encore aujourd'hui des avis élogieux notamment sur W-Fenec, French Metal, Pavillon 666, etc.

Une des particularités du groupe, soulignée par tous les médias qui en parlent, est de proposer sa musique en téléchargement libre et gratuit. On est en 2005, RADIOHEAD et NINE INCH NAILS n'ont pas encore balancé leurs albums sur le net et le téléchargement est un sujet tabou : les plate-formes comme Bandcamp, Soundcloud ou YouTube n'existent pas ou n'ont pas encore le poids qu'on leur connaît aujourd'hui et ni les réseaux sociaux ni les smartphones ne font encore partie de nos vies. Les t-shirts et sweats de LUCKY STRIKER affichent d'ailleurs crânement "Music is Art",  le slogan du groupe étant "Music is Art - Art is not for Sale". Si la chose fait toujours débat, et c'est bien normal, cela permettait surtout à chacun de récupérer gratuitement la pépite qu'était l'album sans avoir à se sentir coupable. Mieux : alors que le site et le forum du groupe ont disparu, la page permettant de télécharger l'album est toujours active : vous pouvez donc toujours découvrir LUCKY STRIKER 201 d'un simple clic ! Alors bien sûr, il est difficile de ne pas se dire, avec une certaine amertume, qu'un truc pareil de nos jours aurait pu exister plus longtemps et avoir une plus grande visibilité. "Le système actuel est complètement bancal : les labels tiennent les groupes par les couilles, les journalistes tiennent les labels par les couilles, les publicitaires tiennent les journalistes par les couilles et en fin de compte, ce sont les publicitaires qui décident si un groupe doit être signé ou non. Tout ça n'est qu'une vague histoire de couilles en somme". Caedes évoquait en 2006 des histoires de testicules qu'on imagine toujours valables aujourd'hui, mais qui sait...

Aujourd'hui, il est bien difficile de trouver des traces du groupe. Mis à part l'album téléchargeable et le clip de Things Are So Good, on peut dénicher quelques vidéos live de qualité atroce et c'est tout. LUCKY STRIKER 201 semble avoir disparu du net. Et pourtant, en 2013, pendant quelques semaines, un titre inédit était apparu sur la toile : Souls a pourtant disparu de manière aussi soudaine et est aujourd'hui totalement introuvable. Un vague espoir nous avait traversés à l'époque : allions-nous entendre de nouvelles compositions de ce groupe que nous avions tant aimé ? Six ans plus tard, la réponse semble être un non figé pour l'éternité. On sait pourtant qu'il existe des versions démo de titres inédits entendus par probablement moins de 5 personnes sur Terre et enterrées quelque-part chez leur créateur : Dublin, Six Miles Away, Ever After, Souls... Nous avons cherché à tirer les vers du nez de Caedes pour étoffer cet article d'une nouvelle interview, mais l'homme est toujours aussi secret et tout cela doit pour lui désormais être loin derrière. Il faut croire que certaines frustrations sont destinées à rester éternelles. Ça doit être ça, devenir adulte. Je ne suis pas sûr de trouver ça génial.

 

Du côté des anecdotes, au-delà de nos premières chroniques et maladroites interviews rédigées par les jeunots sveltes et chevelus que nous étions à l'époque, LUCKY STRIKER 201 a aussi fédéré notre petite "famille". Septembre 2006 : le groupe joue avec POLYTRAUMA, TAMTRUM et PUNISH YOURSELF à Orléans, où ils remplacent les regrettés VIOLET STIGMATA qui avaient annulé leur venue. C'est la première sortie "en groupe" de notre équipe ! Erick, notre bien-aimé fondateur, m'écrit quelques jours après pour me dire qu'il a, en exclu, un nouveau morceau de LS201 qui "parle de voyage, du fait de tout laisser derrière soi" et me l'envoie. Fébrile, j'ouvre le précieux sésame : c'était Partir un Jour des 2 BE 3. Cette blague aussi géniale que cruelle, on l'a refaite publiquement le 1er avril 2007 en prétendant avoir un exclusivité un extrait de Eat Me Drink Me de MARILYN MANSON, à l'époque très attendu. L'info est reprise par un gros site (comme quoi, le fact-checking, déjà à l'époque c'était pas ça !), qui, en se rendant compte de la farce, nous a ensuite incendiés pour notre manque de professionnalisme. Un comble ! On connaissait notre premier quart d'heure de gloire. Mais on dévie.

En 2019, difficile de savoir qui se souvient de LUCKY STRIKER 201. L'album est toujours hébergé sur le net en tout cas. Pourtant, il fut un temps où on était pas mal à suivre ce groupe prometteur. Je me souviens qu'en 2007, en allant voir ALIEN SEX FIEND à la Loco, un type m'aborde et, d'un infaillible accent sudiste, me déclame son amour pour ceux qu'il appelle alors "les loukyz". "Les Loukyz, c'était vachement bien". Le gars s'appelait (et s'appelle sûrement toujours) Baptise. Bah Baptiste, il avait raison : ouais, c'était vachement bien, les Loukyz.

Rappel de quelques liens utiles :

-Télécharger l'album
-Interview de Caedes réalisée en 2006
-Chronique de la démo Night Room
-Chronique de l'album Lucky Striker 201