Avec Hørd, Sebastien Carl a toujours aimé naviguer en eaux troubles. Depuis dix ans, son projet mélange influences cold wave, EBM et synthpop pour proposer une musique tout en nuances où les troubles de l'âme prennent le dessus sur la froideur synthétique. On avait senti déjà sur son dernier album, Sciences, un attrait plus marqué pour la lumière. De là à dire que Hørd devient solaire ? Pas vraiment : cette lumière restait blafarde, comme un soleil qui peine à percer d'épaisses couches de nuages. C'est dans cet équilibre fragile que Hørd trouve sa beauté, son ton atypique. Avec Bluestar, Carl prévenait : le son s'éclaircit encore, plus doux. Il ajoute, transparent, qu'aucun label ne souhaitant soutenir cette sortie, il en profitait pour lancer son propre label, Paragon Recordings.
Bluestar : avec un titre pareil, l'auditeur peut déjà se laisser aller à rêver. Si le bleu est la couleur souvent associé au "coup de blues", pouvait-on y voir le signe d'un ensemble guidé par l'étoile de la mélancolie ? Que nenni ! L'artiste explique qu'il s'agit du révélateur utilisé par la police scientifique pour détecter des tâches de sang sur une scène de crime, révéler ce qui se cache derrière les apparences. S'il y a une chose que l'on apprécie toujours autant avec Hørd, c'est sa capacité à donner vie à des images, à créer un espace propice à l'imagination et la rêverie. Toujours cinématographique, sa musique pourrait se passer de paroles et pourtant toujours fonctionner. Les synthés d'Awake, en ouverture, pourraient aussi bien accompagner un lever de soleil qu'un générique de fin. Toujours cet équilibre, cette élégance précaire, ce seuil sur lequel se tient Hørd. Plus tard, l'enchaînement entre Cath et Twins, tout en sobriété et délicatesse, nous maintiendra dans cet état intermédiaire entre nostalgie, espoir, envie d'aller de l'avant mais de s'attarder encore un peu ici bas.
Les influences EBM que l'on décelait autrefois ont presque totalement déserté la musique. Bluestar est un album pour se perdre, rêver. On regarde nos pieds, qui ne remuent plus, mais en réalité on contemple un tas de choses intérieures. Le son est cotonneux, aérien. Si l'on devine encore quelques atmosphères plus industrielles ou rigoureuses (les programmations rythmiques de RKVK, les pulsations de Fade), on ne transpirera pas. Carl aime utiliser l'étiquette "lightwave" pour caractériser sa musique, par opposition à la darkwave. Ce parti pris audacieux peut parfois frustrer les chauves-souris que nous sommes (White Trash avait le potentiel pour devenir un hymne goth mais sonne un peu trop clubbing inoffensif pour nos oreilles pointues !) mais a le mérite d'être personnel et assumé de bout en bout.
Paradoxalement, c'est quand Hørd semble le plus sortir de sa carapace pour aller au bout de sa démarche que de ces introspections naissent les moments de grâce les plus marquants. Ainsi, The Blue Dream, où l'alchimie entre un clavier crépusculaire à la Nine Inch Nails et une pop à la Woodkid brille par sa justesse et ses émotions qui ne se cachent pas ou The Dark Horse, avec ses chuchotements habités et son synthé rétro-futuriste cinématographique, nous emportent avec leur force tranquille, discrète mais irrésistible. L'élégance est autant dans la démarche, cohérente jusqu'aux textures accueillantes aux contours lisses, que dans la subtilité de cette musique qui nous parvient plus par échos spectraux fragiles qu'à grands coups d'assauts sonores.
Ensemble poétique, mélancolique et onirique à la sensibilité unique, Bluestar pourrait déstabiliser. Sorti à l'aube de l'hiver, ce n'est pourtant pas un album pour les nuits glaciales, ni le soleil tapageur de l'été. Douce chaleur printanière ou mélancolie automnale, à vous de trancher si vous le souhaitez. Dans un premier temps, vous pourriez vous demander quand est-ce qu'on remue, quand est-ce que Hørd se remue, quand est-ce que l'on sortira de cet état cotonneux. Alors laissez-vous envelopper par la brume, oubliez le temps qui passe, vous verrez qu'on y est bien.