Chronique | Dark Supreme & Grosso Gadgetto - Soundtrack for a Dying World

Pierre Sopor 2 janvier 2026

Très productif, Dark Supreme continue d'étaler sa mélancolie, sa rage et sa cinéphilie au fil de morceaux qui empruntent à tout un tas de courants musicaux (post-punk, rock industriel, darkwave, etc). Ces derniers temps, on le sentait non seulement ouvrir son petit monde à d'autres artistes (Ailise Blake, Dzeta et Synthamour ont participé à ses derniers singles) mais également pencher vers des titres plus progressifs, plus complexes. L'EP Soundtrack for a Dying World est la confirmation de ces tendances récentes : Joss Wayne y travaille avec Christian Gonzales, alias Grosso Gadgetto, un touche à tout que l'on avait déjà croisé aux côtés de Loki Lonestar l'an dernier.

Ce nouvel EP se démarque de Down the Drain, paru début 2024, en proposant un ensemble bien plus uniforme et des morceaux plus tortueux, plus complexes. Dark Supreme délaisse ses éclats rageurs et ses cris désespérés pour s'orienter vers des compositions plus proches d'un post-rock atmosphérique que du mélange post-punk / darksynth / industriel du précédent EP. Cependant, l'ADN mélancolique et cinéphile est toujours bien présente et une fois encore les samples servent de fil rouge narratif : le spleen crépusculaire et pessimiste de Thomas Ligotti, qui inspirait la première saison de True Detective, est incarné ici à la fois par l'ambiance froide et nocturne et les voix de Woody Harrelson et Matthew McConaughey.

Post-rock cinématographique : on connaît l'association et les clichés qui vont avec, ses alternances entre éclaircies et parties plus telluriques, l'introspection qui va avec. N'ayez crainte, Dark Supreme a beau flirter avec le genre, il n'a pas pour autant perdu son identité déviante et les synthés lugubres qui hantent l'EP, extensions sinistres des expériences de Claudio Simonetti, lui donnent une teinte giallesque à la fois flamboyante et gothique (All I Do Now is Hope, sombre délire onirique surréaliste avec sa chansonnette distante, est peut-être le moment le plus "suprêmement dark" de l'EP). Par ailleurs, il est assez réjouissant de voir que chez Dark Supreme, la cinéphilie n'est pas qu'une affaire de fantômes du passé : bien sûr, il a potassé ses Argento et autres illustres anciens, mais les samples présents sur cet EP proviennent d’œuvres ayant une dizaine d'années tout au plus. On y croise l'inquiétant et méconnu The Evil Within avec ce bon vieux Michael Berryman ou encore Pearl et les tourments de Mia Goth dans Don't Forget to Live Your Life As Well, poisseuse conclusion électronique au violon spectral dont l'intensité ne fait qu'enfler. Au-delà de l'aspect ludique pour les chasseurs de références, leur utilisation judicieuse apporte aux compositions un supplément d'incarnation via les questionnements et les souffrances des acteurs invoqués.

On a connu Dark Supreme plus bouillant, plus théâtral, plus drôle à sa façon. Ces derniers temps, la musique de l'artiste semble se laisser gagner par un pessimisme dépourvu de second degré qui se traduit autant par une forme de sobriété nouvelle qu'un son plus approfondi, plus nuancé. Joss Wayne a trouvé avec Dark Supreme un laboratoire pour expérimenter sur son mal être et ses doutes, un bac à sable monstrueux dont Soundtrack for a Dying World est aujourd'hui le visage. Avec sa quasi demi-heure de durée, cet EP généreux contient suffisamment de ténèbres pour prolonger la saveur des nuits d'hiver.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe