Comme ça grandit vite, ces p'tites choses là. Un jour, c'est là, minuscule, baveux, boiteux. Et soudainement, ça fait la gueule, ça creuse des tombes et ça sort un album. Le duo dark electro / EBM Une Vraie Gothique venait de nous donner R.D.V. au Cimetière, mais comme la sono du Père Lachaise n'était pas dingo on s'est plutôt retrouvés à la Ferronnerie pour fêter cette sortie. Le mieux, c'est qu'on n'y perd même pas les chaises, puisqu'il y a des gradins pour s'asseoir, et heureusement car comme il n'y a pas de scène, ça permet quand même d'y voir ! Le duo avait carte noire pour l'affiche, c'est comme une carte blanche mais en plus sombre : on croisera donc Bleu Charbon et Persephone's Revenge en premières parties. Mais avant, on apprécie le sens du détail : même la carte du bar est dark, avec de la sangria et du vin "rouge sang".
BLEU CHARBON
Bleu Charbon se présente comme un groupe de post-punk de sorcières combattant l'inquisition du patriarcat. OUAIS ! Au bûcher les lourds ! Forcément, avec une telle note d'intention, le propos est plutôt virulent. D'ailleurs dans "post-punk", l'accent est plus mis sur le punk que sur l'enveloppe, malgré leur rage de timbrées. Les sorcières vont souvent par trois, revoyez-donc Hocus Pocus, mais cette fois-ci c'est un trio à la façon des Trois Mousquetaires : elles sont quatre sous les spots bleus (évidemment) de la Ferronnerie.
Les titres des morceaux font écho au propos, entre mise en avant des sorcières (Baba Yaga) et envie de chambouler l'ordre établi (Les Cris). Bleu Charbon a la rage au ventre, ça crie, ça racle, la musique se soucie assez peu de nous caresser dans le sens du poil. Quelques incantations théâtrales permettent de respirer entre deux brûlots. Le chant est expressif, expressionniste même. Quand approche la fin, Adèle Vincenti-Crasson s'approprie les mots de Virginie Despentes rendant hommage à Adèle Haenel : "on se lève et on se casse". Ça fait un bon refrain, ça bien punk, efficace. Au risque d'être insolents, on ne va pas obéir tout de suite, on reste un peu quand même, le temps d'applaudir cette entrée en matière vachement plus méchante et premier degré que ce que nous réserve la suite de la soirée. Parfois, y'a des i qui méritent de se faire mette les points dessus.
PERSEPHONE'S REVENGE
Le changement d'ambiance est radical. Le bleu charbon laisse place à un rouge nuit pour Persephone's Revenge. Au chant, Hiero incarne l'avatar de la déesse grecque des Enfers, accompagnée de son serviteur Eaurra à la guitare. Dans la pénombre, les masques font leur petit effet, nous immergeant tout de suite dans un univers à la fois inquiétant et visuellement soigné.
On entend le jeu de mot "Lady Gagoth". C'est pertinent, ça, aussi bien pour l'esthétique que pour la musique, avec cette pop sombre et accrocheuse. En live, le son s'épaissit tout de même grâce à la guitare qui apporte une lourdeur et un contraste bienvenus. On est frappés par le chant, impeccable et théâtral, peut-être même plus direct et puissant qu'en studio... non, ici, les filtres ne servent pas de cache-misère ! Persephone's Revenge nous joue des titres de son premier album (Midnight, Sirène...), une reprise de Sweet Dreams mais du neuf se profile à l'horizon, avec notamment le single Alright, Alright et de nouvelles choses teasées ce soir. Alors on reste tunés, comme on dit.
UNE VRAIE GOTHIQUE
Le public se rapproche de l'absence de scène : un pas de plus vers le néant, c'est un truc de goths. Une Vraie Gothique se pointe sur scène. Ulrika pote un calice fumant. Ferdinand boude derrière ses lunettes noires. Un crâne en plastique brille dans le noir, ce crâneur. Et... hein ? C'est quoi ce morceau ? On découvre un titre qu'on n'a jamais entendu, ni lors des concerts précédents, ni sur l'album qui vient de sortir. "On l'a terminé hier soir", Ferdinand explique tout fier juste après. Une Vraie Gothique, le groupe qui fête la sortie de son album en jouant des titres qui ne sont pas dessus ! Il ajoute : "malgré notre courte existence, on a déjà des nouvelles chanson" : ouais, enfin, y'en a surtout aucune de vraiment vieille !
Enfin, trêve de médisance : tout l'album va quand même y passer. Mais on nous avait promis des surprises et effectivement, il y en a eu. Supershotgun était là, en tenue, pour monter sur scène le temps de Chasse aux Sorcières mais il y avait aussi un morceau inédit à la harpe, en grande partie acoustique, puis une autre nouveauté plus synth punk ("parfois, les gothiques ils sont tellement sombres qu'ils oublient de faire des refrains catchy - nous on a essayé de faire un refrain catchy"), encore un autre titre inédit avec Persphone's Revenge en guests, un autre qui dit "loin des yeux, loin du coeur, près du malaise". Toujours le sens des mots qui font mouche. Très cool.
Pour le show, on constate à nouveau comme Une Vraie Gothique a su trouver une formule qui associe théâtral et spontanéité, authenticité et clins d'oeil complices. Ulrika parle en allemand, Ferdinand traduit n'importe comment. Il y a une pédagogie ludique qui va bien avec le ton un peu naïf et enfantin, comme quand on nous explique ce qu'est l'EBM, ce truc de "messieurs belges qui boivent de la bière". Il y a surtout une tendresse palpable, à la fois des artistes envers leur propre passé d'adolescents tourmentés qu'envers leur public : Une Vraie Gothique offre un "safe space des ténèbres", un phare éteint qui fédère les chauves-souris perdues, une main tendue pour nous guider dans la noirceur et l'embrasser pleinement.
Leur sens de la formule s'adapte à différents univers. EBM, pop sombre, rap sur fond de darksynth, etc : Une Vraie Gothique brasse large mais grâce à son ton bien particulier et son âme, ne perd jamais en cohérence. C'est d'autant plus flagrant avec les nouveaux titres joués : si chaque morceau raconte une histoire, chaque morceau peut aussi être vu comme une variation autour des ténèbres, peu importe le genre ou l'étiquette, ces questions-là qui taraudent les générations passées mais qui n'ont plus lieu d'être. De la darkness en général, de l'electro-dark au dark zouk, pour tout le monde. Une Vraie Gothique peut s'essayer au punk ou au néo-classique... Après tout, les ténèbres, la mort et le néant sont des espaces suffisamment vastes !
Concert après concert, le charme d'Une Vraie Gothique ne n'essouffle pas. La musique est accrocheuse, le ton est juste, à la fois divertissant et touchant. Cette release-party a été l'occasion d'entrevoir tout le potentiel de ce projet, toutes les formes sombres qu'il peut prendre, toutes ses promesses et possibilités. Le premier album vient de sortir, il tourne en boucle, mais on a déjà hâte de voir la suite, qui sera forcément démoniaque.



































































