Non Serviam (Hiverlucide) + A Plague of Lighthouse Keepers + Maudits @ Les Caves Saint-Sabin - Paris (75) - 12 juin 2026

Live Report | Non Serviam (Hiverlucide) + A Plague of Lighthouse Keepers + Maudits @ Les Caves Saint-Sabin - Paris (75) - 12 juin 2026

Pierre Sopor 13 juin 2026

Non Serviam est décidément un projet bien à part. Non seulement le collectif anonyme échappe à toute classification facile, mélangeant black metal, industriel, musique baroque, drone, noise, doom et bien d'autres choses pour donner vie à une masse sonore aussi terrifiante que fascinante et poétique... mais en plus, au moment de monter sur scène, pas question non plus de faire dans le prévisible ! Non Serviam devient alors Hiverlucide, entité faite pour le live qui fêtait la sortie de l'album La Lune dont mon Âme est Pleine aux Caves Saint-Sabin, une soirée organisée par Sanit Mils. Les premières parties étaient assurées par A Plague of Lighthouse Keepers et Maudits, ces derniers optant ce soir pour une configuration acoustique avec violoncelle. Pas question de passer à côté d'une si belle occasion de s'enterrer à nouveau pour écouter des musiques mutantes !

A PLAGUE OF LIGHTHOUSE KEEPERS

En arrivant aux Caves Saint-Sabin, on constate plusieurs choses curieuses : premièrement, ça sent un peu le curry. Ouais. Bizarre. Ensuite, la scène est occupée en grande partie par un clavecin, il y a beaucoup de matériel... et donc pas la place pour tout le monde ! Le chanteur d'A Plague of Lighthouse Keepers n'y mettra jamais les pieds, se retrouvant dans une drôle de posture à la fois en avant et échappant aux lumières. Originaire de Haarlem aux Pays-Bas, le groupe vient tout juste de sortir son premier EP, c'était donc l'occasion de découvrir leur "spiritual sludge" sur scène.

La touche spirituelle, on la comprend bien vite : A Plague of Lighthouse Keepers prend le temps d'installer ses atmosphères (pour un groupe dont le nom renvoie à un morceau de Van der Graaf Generator de plus de vingt minutes, c'était bien la moindre des choses !). Dans une ambiance de recueillement, un shruti trône au milieu du groupe... puis la réalité explose. Le chanteur Joost Verhagen se met à crier avant de traverser avec une lenteur cérémoniel le public des Caves Saint-Sabin, qui, à ce stade de la soirée, ne se rend probablement pas encore compte à quel point le spectacle n'aura pas tant lieu sur la scène qu'un peu partout dans la salle.

On n'attendait pas d'une soirée dont Non Serviam / Hiverlucide est la tête d'affiche que les choses soient simples et consensuelles. A Plague of Lighthouse Keepers empunte au rock progressif et au jazz pour défier l'auditeur et l'embarquer d'hallucinations atonales possédées en plages mystiques incantatoires. Dans ses textes, le groupe exprime son soutien aux communautés queer marginalisées ainsi qu'au peuple palestinien massacré. Comme ils le disent sur leurs réseaux sociaux pour se présenter : "nous faisons autant de bruit que possible pour que quelqu'un puisse nous entendre". L'ambiance est lourde, la musique active nos neurones mais passe aussi par les tripes, le rituel alternant entre cacophonie chaotique et boucles hypnotiques. A Plague of Lighthouse Keepers se fiche des structures classiques, des codes, des tiroirs étriqués : leur musique n'est pas là pour obéir mais pour faire du bruit. Une démarche profondément incarnée, humaine et évidemment déstabilisante... qu'on a bien entendue, ça c'est sûr !

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MAUDITS

"Maudits ? J'aime les maudits", nous confiait Fritz Lang juste avant le concert ! Très productif ces dernières années (deux albums sont sortis en 2024 et 2025, précédés par une captation live en 2023 et un split avec SaaR en 2022), le trio post-rock /doom / ambient a imposé un style où la lourdeur cathartique vient troubler leurs contemplations introspectives... et où les artworks et le merch sont magnifiques, prolongeant les mystères feutrés de la musique !

Oui, mais ce soir, c'est différent. On vous a déjà dit que quand Non Serviam donne le ton de la soirée, ce n'est pas pour nous enfermer dans une routine paresseuse ! Attention, accrochez-vous, on vous explique : le trio de d'habitude est en fait recentré sur le duo Olivier Dubuc (guitare) et Erwan Lombard (basse) pour une configuration acoustique qui est en fait bel et bien un trio quand même puisqu'ils sont rejoints par le violoncelliste Raphael Verguin, qui joue notamment dans Rïcïnn, qui jouait quant à elle aux mêmes Caves Saint-Sabin plus tôt cette année (ce que l'on vous racontait par ici), mais sans Raphael Verguin. Vous suivez ?

C'est donc une nouvelle facette de Maudits que l'on découvre, plus dépouillée. L'accent est inévitablement mis sur les côtés les plus contemplatifs et introspectifs de la musique. On apprécie comment le violoncelle vient remplacer la saturation, apportant une gravité théâtrale supplémentaire. On apprécie l'élégance chaleureuse qui se dégage de ce moment intimiste. On apprécie le tee-shirt DOOL d'Olivier Dubuc, aussi, bien sûr ! Maudits semble souffrir de quelques problèmes techniques, qui ne se font pas ressentir côté public. On est conquis par la proposition, avec juste un léger doute sur les percussions programmées que l'on entend de temps en temps et qui brisent un peu l'aspect chaud et organique du set.

Pendant que Maudits arrête le temps au niveau de la scène, forcément, en s'éloignant, le charme s'estompe un peu. On voit moins les musiciens, on commence à entendre les conversations qui se tiennent au merch ou au bar... Et puis, par terre, au fin fond des Caves Saint-Sabin, dans la pénombre, deux silhouettes sont allongées par terre et font des étirements. Cette soirée prend décidément une tournure de plus en plus étrange, bien que les odeurs de curry aient entre-temps laissé place à des senteurs plus animales, alors on revient se concentrer sur Maudits et on laisse les gens s'étirer sur le sol de la cave tranquillement. "Le prochain morceau est dédié à Angèle", Maudits dit. On ne sait pas qui est Angèle, on espère que ce n'est pas Angel de Buffy même si ça serait bien l'endroit pour, mais on remercie cette personne qui, d'une façon ou d'une autre, a mené à ce nouvel instant de rêveries et de douce mélancolie apaisée. Maudits a proposé une réalité alternative de sa musique, déjà elle-même réalité alternative : doit-on voir ou espérer une future sortie dans cette veine ? Vivement le futur, pour savoir !

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NON SERVIAM / HIVERLUCIDE

Sur scène, il y a le clavecin. Au pied de la scène, Void a installé tous ses bidules pour faire du bruit. Dans son incarnation scénique, Non Serviam est un duo mais attention : ce n'est pas parce qu'on se montre que l'on se montre vraiment ! Les masques, réalisés par The Butcher Shop, restent de rigueur... mais surtout, l'attention du public est portée sur le duo de danse Pourchasse Carcasse (c'était donc ça, les étirements !) et son show spectaculaire inquiétant, frénétique, halluciné et poétique où l'on passe de la terreur vampirique aux sourires complices. Résultat : le public se colle aux murs des Caves et regarde les corps ramper, gigoter, convulser laissant à Hiverlucide le privilège de la discrétion dans les ombres.

Plus haut, on causait tee-shirt. Ce n'est pas seulement par goût pour la mode, tenez, prenez par exemple celui que porte Void ce soir : Throbbing Gristle. Ce n'est pas innocent. En live, Hiverlucide fait la part belle à l'improvisation, les touches drone, noise et industrielles nous écrasant de toute leur lourdeur, leur folie, leur dissonance effrayante et cradingue pendant que le clavecin apporte sa touche baroque théâtrale et distinguée. On espérait que le live serait "quelque chose", n'importe quoi, un truc capable de rendre hommage à la folie, la créativité, la liberté et la rage de Non Serviam en studio. C'est encore mieux : performance esthétique, réinvention rageuse, rituel guidé par des machines impitoyables, hurlements possédés... c'est incroyable. Release-party peut-être, mais Hiverlucide nous joue des titres issus d'autres parutions, d'autres projets, des choses inattendues qui s'hybrident et mutent en direct.

Les textes sont scandés, crachés. Les textures nous écrasent. Les Pourchasse Carcasse escaladent la scène puis retournent ramper au sol, jouant autant avec l'espace des Caves Saint-Sabin qu'avec le public. Puisque la scène est abandonnée, les gens s'y installent : une photographe mais aussi un petit gamin accompagné par son papa qui portait une incroyable chemise de toutes les couleurs : on en connaît un qui aura des trucs à raconter à l'école !

Comme souvent quand on passe la soirée dans une cave et que le son est bon, on le doit à Clem, la reine des souterrains parisiens les plus infernaux. Puisqu'on vous raconte souvent ses exploits (sonoriser des salles de cette taille, ce n'est pas toujours évident), nous vous partagerons donc ses inquiétudes de la soirée : pourquoi donc sa vapoteuse au pop-corn dégageait une odeur de curry ? Mais surtout, est-ce que le clavecin va sonner correctement ? Bien sûr que le clavecin sonne, accompagnant les danses folles comme le magma sonore dans lequel Hiverlucide nous fond... cependant, Clem remarque quand même : "le problème avec ce genre de musique, c'est que parfois y'a des bruits où je ne sais pas si c'est un problème technique ou si c'est normal". Gageons alors que dans ce chaos gouverné par la spontanéité viscérale et l'empilement alchimique de couches et de textures, il n'y avait pas lieu pour elle de se tracasser à l'excès.

Les morceaux sont longs mais ça passe trop vite. La performance est habitée, totale. Il y a une envie de proposer quelque chose d'unique au public, une générosité qui s'associe à une forme de confiance en notre capacité à apprécier les expériences du duo, qui joue avec le son comme un savant fou manipule les cadavres. Rien que pour ça, Non Serviam / Hiverlucide est un trésor précieux et comme tous les trésors, il faut souvent creuser et fouiller sous terre pour les trouver. Pour le dernier morceau, Etoile du Matin, Pourchasse Carcasse quitte les lieux et Void fait quelques pas pour se rendre sur scène, comme un sommet à conquérir et enfin s'emparer de l'attention du public. On a assisté à un instant unique, fait de grâce et de chaos, de sueur, de sang, de rage, de tristesse, de poésie et de romantisme, un moment opaque traversé d'une lumière vive, une proposition passionnante où l'âme devient bruit et vice-versa.

Ce genre de soirée rappelle comme, lorsque l'on sort des sentiers battus, on s'offre la chance de découvrir des choses uniques, surprenantes et qui ont des choses à dire. Alors enterrons-nous encore, loin des projecteurs... Et savourons la rareté de ces moments en attendant la prochaine occasion de voir Hiverlucide sur scène !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe