Chronique | Inferno - The Anthropic Sophisms

Pierre Sopor 18 juillet 2026

Depuis plus de trente ans, Inferno nous perd dans ses labyrinthes occultes, les cauchemars du chanteur et seul membre d'origine Adramelech servant de fil rouge d'un album à l'autre... mais n'espérez point de fil d'Ariane : nul de viendra vous prendre par la main, nous sommes ici pour nous perdre dans quelque chose de bien trop immense pour être assimilé par notre étroite compréhension ! The Anthropic Sophisms est présenté par le label Debemur Morti Productions comme "une transe extatique dépourvue d'espoir ou d'un semblant de lumière" et le groupe surenchérit en ajoutant que "la raison perd pied mais quelque chose se passe, quelque chose d'innommable qui existe au-delà du langage et du contrôle". Ils savent attirer l'attention ! 

Fission of the Soul pose le décor. Le son est lourd, la réverbération ajoute à l'impression de gigantisme et de vide, quelques spectres de cuivres rôdent dans les brumes. Le chant, lui, est en retrait, déshumanisé, comme pour souligner notre insignifiance. Si Inferno s'amuse toujours à nous perdre dans son dédale cryptique, le son s'est densifié depuis l'album Paradeigma (Phosphenes of Aphotic Eternity) sorti en 2021. L'arrivée de Matron Thorn (Ævangelist) aux synthés n'est certainement pas étranger à cette tournure plus industrielle, plus froide encore, où les nappes électroniques viennent rompre définitivement avec le réel (le premier tier de With Raving Mouths They Utter Things Mirthless, Unadorned and Unperfumed nous rappelle par exemple les terrifiants rituels de Trepaneringsritualen). C'est plus bruitiste, aussi, la cacophonie dissonante est parfois celle d'astres morts hurlant dans l'espace (vous savez, là où justement, personne ne vous entendra crier...) et les rythmiques, répétitives, sont aussi aliénantes que d'impitoyables machines qui nous broient sans trop se soucier de notre existence pathétique.

Les ingrédients de cette grandiloquence cosmique sans merci, on les connaît bien (on se réjouit d'ailleurs de voir qu'Inferno et Emptiness sortent leur nouvel album le même jour !). On pense régulièrement au pouvoir hypnotique de Blut Aus Nord, ce pouvoir de suggestion onirique tout à fait lovecraftien dans le chaos sonore. La menace est sinistre, pesante, plus proche d'un mélange entre doom et industriel pendant un bon quart d'heure avant la fin de Dekranos Katexochen (Mých smrtí je bezpočet, mých nemocí mnoho) qui nous plonge finalement dans les enfers d'un blast beat possédé. Inferno construit ses morceaux comme on bâtit une cathédrale, en prenant tout le temps nécessaire pour donner cette sensation de grandeur. The Anthropic Sophisms est une cathédrale en ruine aux proportions cyclopéennes, perdues au-delà des frontières de l'espace et du temps, dérivant dans le néant, un lieu où nos cris ne feront que résonner sur des murs plus vieux que l'éternité et qui se fichent pas mal de nos tourments... Cette touche mystique où chaque élément sert à incanter ou invoquer nous rappelle aussi que oui, le black metal est aussi une musique religieuse.

Les couches se superposent en un monstre alchimique protéiforme, entre processions funèbres et cavalcades fiévreuses. Quatre morceaux, une quarantaine de minutes, un tourbillon de noirceur à la fois foisonnant d'idées, de fulgurance sonores, mais aussi écrasant qu'un monolithe immuable : avec Inferno, vous ne danserez pas la chenille. Ici, les chenilles ont des tentacules. The Anthropic Sophisms est un album pour se sentir minuscule, pour se faire ratatiner par l'infini absurdité de notre existence, ou tout simplement pour psalmodier dans les ténèbres histoire que quelques obscures divinités oubliées et sans nom ne viennent enfin mettre un terme à cette comédie.

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Pierre Sopor

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