Pour Eihwar, les choses vont très vite : le duo electro-pagan blindait Petit Bain il n'y a même pas un an et demi et, comme disait l'autre, "il nous faudrait un plus gros drakkar". Pour lancer leur tournée européenne Pagan Folk Nights, Eihwar jouait à la Machine du Moulin Rouge à Paris, soit une salle environ deux fois plus grande que Petit Bain, pour un remake de leur dernier passage puisque c'était à nouveau Mira Ceti qui assurait la première partie.
MIRA CETI
L'association des danses frénétiques et ludiques d'Eihwar à l'univers plus introspectif de Mira Ceti peut surprendre mais est pourtant judicieuse : l'immersion dans son univers peut se voir comme une parenthèse méditative avant la grosse fiesta. Les deux projets partagent en tout cas un goût pour la narration, les histoires que l'on se transmet au coin du feu. Chez Mira Ceti, le récent EP Ament mettait à l'honneur les Arapahos, des Natifs Américains originaires du Wyoming et du Colorado, connus pour leur danse du Soleil et massacrés à la fin du XIXème siècle. Elle en reprend d'ailleurs le chant traditionnel Ani Kuni, complainte atmosphérique dont les silences semblent laisser aux spectres la place nécessaire pour nous rejoindre.
La musique de Mira Ceti ravive ainsi la mémoire de peuples indigènes opprimés et l'ambiance est au recueillement dès les premiers instants du concert, dans la pénombre, quand la chanteuse apparaît sous l'arche qui sert de décor, évoquant immédiatement un passage entre deux monde, un bien concret et un autre plus onirique. Le dispositif est sobre mais suffit néanmoins à instaurer une ambiance hors du temps.
Face à un public attentif, sa voix perce la pénombre. On se tait, on écoute religieusement. Il y a une gravité et une élégance qui imposent le respect. L'artiste sert ici de vaisseau aux voix des esprits, aux histoires qu'elle nous transmet. Ses mots occupent l'essentiel de l'espace, soutenus par des nappes de synthétiseurs dont la brume atmosphérique est parfois percée de percussions discrètes. Les gens venus danser se tiennent bien, à la fois parce qu'on sait qu'on fera la fête plus tard mais aussi parce qu'il se passe quelque chose qui capte l'attention, on retient son souffle comme lors d'une cérémonie mystique sans âge.
EIHWAR
Alors forcément, quand Eihwar arrive sur scène, c'est l'explosion. Cette énergie et cette tension contenue depuis le début de soirée peut exploser pleinement. L'ascension d'Eihwar ne se mesure pas qu'à la taille exponentielle des scènes sur lesquelles se produit le duo, ni à la foule toujours plus massive qui vient partager ce moment de lâcher prise spontané. Cette première date de la tournée permet de découvrir une nouvelle scénographie, avec des barres led qui occupent la scène. Leur forme évoque des choses anciennes, comme des piques plantées dans le sol, mais les lumières et les couleurs qu'elles projettent sont résolument modernes et à l'image de ce que propose Eihwar, avec son imagerie traditionnelle propulsée au XXIème siècle. Cette ambition visuelle fait finalement écho à leur second album, Hugrheim, lui aussi plus riche musicalement et thématiquement.
Les visages sont cachés. Mark tapent sur des trucs, Asrunn cavale sur scène (et tape aussi sur des trucs). L'un porte un casque en metal, l'autre un crâne d'animal. Le duo fonctionne très bien, entre la silhouette sombre et austère de Mark et les danses plus solaires d'Asrunn, qui donne de sa personne pour échanger avec son public malgré la hauteur de la scène. Vient alors le moment de poser LA question que certains se posent encore : mais d'où vient le succès d'Eihwar ? Comment ça se fait que ce truc sorti de nulle part cartonne autant ? Eh bien, si leur mélange insolite ne vous suffisait pas, il suffit de les voir en live pour comprendre.

En effet, l'énergie est communicative et la sympathie immédiate. Impossible de résister à ce cocktail fait d'efficacité, de liberté rafraichissante, de communication chaleureuse et où l'on se fiche bien des codes à respecter et de mots pompeux de grandes personnes comme "crédibilité". On a envie de les aimer. On peut bougonner, être un grand viking barbu avec sa vraie corne à boire du vrai hydromel, on ne peut parfois pas contrôler son petit cucul qui se met à frétiller, c'est irrésistible. Et puis, une fois les postures factices abandonnées, une fois les jugements de valeurs primitifs voulant qu'une approche décomplexée soit incompatible avec un travail "respectable", en fait, si, ce que propose Eihwar est aussi réellement intéressant. Avec peu de gimmicks, le duo fait naître des émotions, des évocations oniriques et poétiques touchantes enrobées d'une envie de faire la fête tous ensemble. La modestie du concept n'empêche pas la profondeur.
Le show nous laisse respirer. Mark quitte le fond de scène et vient jouer du luth, plus proche de nous. Asrunn s'assoit, les lumières se tamisent pour une pause acoustique intimiste dans cette grande salle. L'heure tourne sans qu'on s'en rende compte, le duo nous propose des activités à faire tous ensemble comme un incontournable "allez hop, tout le monde accroupi et puis on saute tous ensemble" étonnamment respecté jusqu'au fond de la salle. Asrunn annonce qu'il ne reste plus qu'un titre, "deux si on est sages". Hein ? Quoi ? Ouf, elle se reprend : "enfin, je voulais dire, deux si vous mettez un gros bordel". On a eu peur, c'était un coup à ne pas avoir nos deux morceaux en rab'. Ce n'est que la première date, avec l'émotion et tout, on leur accorde le droit de dire n'importe quoi ! Les rôles s'échangent le temps d'un titre, Mark prend le devant de la scène, Asrunn va cogner sur les jouets de Mark au fond.
Bref. Tout cela est très amusant, dynamique et non dénué d'une réelle poésie. Mais ça on le savait déjà. Ce qui est frappant en les voyant sur scène, c'est de voir comme en très peu de temps Eihwar a su réfléchir à sa proposition live pour faire preuve d'ambitions scéniques à la hauteur de leur succès fulgurant. Ces deux-là ne se payent pas notre tête et ont à coeur de proposer quelque chose d'abouti en plus d'un moment agréable. C'est aussi là leur talent : garder une apparence de simplicité et nous donner l'impression d'être à une soirée entre amis alors qu'il y a là-derrière des heures et des années de travail acharné. On souhaite alors à leurs danses de résonner loin et longtemps, car cela fera de belles histoires à raconter au coin du feu ! Dépêchez-vous d'aller l'Eihwar !


































