Le Noise Palace, association à l'initiative de Kurwen (Graal Noir, Absolu) ouvrait "ses portes" avec une première soirée organisée le 6 juin 2026 et placée sous le signe de la déception. Non seulement Déception, le projet DSBM à thème corporate faisait son retour sur scène mais tout, absolument tout, était fait pour que la soirée soit maussade, funèbre, désagréable et triste : même le 6/6/6 recherché dans la date était bancal... bref, on en salivait d'avance ! Comme toutes les meilleures choses, finalement, on a commencé la soirée en s'enterrant : le sous-sol de l'événement sera celui du Petit Balcon, bar animé de Ménilmontant dont la population de gentils hipsters venus passer un samedi agréable sirotaient innocemment leurs IPAs pendant que des gens étranges empruntaient les escaliers vers la cave. Le plafond est bas, ça sent le caveau humide, l'espace doit faire 30 mètres carré dont la moitié sont occupés par le matériel de scène : ouais, on va souffrir, ça va être super !
BALUS
Pour commencer, il y avait Balus. C'est qui Balus ? C'est quoi Balus ? A l'époque d'internet, on trouve facilement des infos... mais là, pas trop. Pas de morceaux écoutables, un page insta au doux nom de "Balus Apocalyptique" remplie de promesses... Noise Palace partage avec leurs collègues de Mort sur Musique ce goût pour les projets sous les radars, atypiques, affranchis des questions de genre et dont les créations s'éparpillent aussi bien sur les plateformes de streaming que sur des CDs et K7 introuvables ailleurs, en quantité très limitée et qui s'échangent presque en secret. Balus, donc. Y'a un gars, appelons-le Super Balus bien qu'il n'ait pas l'air d'un ours. Il joue de sa guitare collé au public. De toute façon, il n'y a pas vraiment de scène. Il aurait pu se mettre derrière la séparation que créent les différents machins qui encombrent le sous sol, histoire d'être sous le spot de lumière, mais non : il se colle aux gens et déchaine son apocalypse.
On ne savait pas ce qu'était Balus avant de venir le voir. Pendant le concert, on n'en sait pas beaucoup plus, finalement : si on fait moins d'1m80, impossible de voir Balus mais si on fait plus d'1m80, on a la tête dans le plafond et on n'y voit pas mieux vu que Super Balus joue dans le noir, collé au premier rang. Malus visibilité mais bonus son : Balus, ça fait du bruit. La musique pique à plein de trucs pour faire du bruit (thrash metal, indus, breakcore, techno, hardcore...) et Super Balus nous matraque la tronche avec des riffs poids lourd pendant vingt minutes. Mais y'a aussi le public qui fait du bruit : les gens hurlent BALUUUUUUUUUUUS toutes les 5 secondes. On est 20 personnes environ mais 666 en ressenti. Le concert dure 20 minutes, c'était intense et fun, on n'a rien compris, on a vu Balus (ou pas ?), on ne savait pas ce que c'était que ce truc et on n'est pas beaucoup plus avancés après, mais c'était très cool. Balus s'est bien marré, il veut faire une photo avec le public, demande à ce que les gens au premier rang s'accroupissent pour qu'on voit le monde derrière, personne ne comprend rien, tout le monde s'accroupit donc c'est n'importe quoi, ça va faire une photo décevante bien dans le thème ! Petite pensée pour les moldus à l'étage qui ont dû se demander ce que le sous-sol du Petit Balcon pouvait bien abriter comme cérémonie bizarre.
XÉNOCRISTAL
On attendait de voir Xénocristal sur scène de pied ferme pour tout un tas de raisons. Premièrement, les projets de Maëlle, alias Chère Pourrie (Déception, Cross Contact), sont tous aussi fascinants les uns que les autres, jouant d'une façon bien personnelle avec la dissonance. Ensuite, sa "cryptopop" qui associe la promesse de rengaines pop "agréables" à des influences darkwave, industrielles et autres pas de côtés remplis de malaise et de dépression nous intriguait forcément... d'autant plus que tous ses anciens morceaux trouvables sur le net disparaissaient récemment, remplacés par deux nouveaux singles. Mystère, mystère.
Quand Maëlle joue dans Cross Contact ou avec Absolu, elle est prostrée dans la fumée et sous une lourde cape noire. Quand Maëlle fait de la pop, c'est avec un t-shirt Tang Frères et une paire de lunette dont les verres passent du vert au rose en un dégradé cosmique, un look finalement corporate, comme un avant-goût de Déception. Xénocristal est un truc mutant, hybride, fait d'autotune outrancière et d'élans bruitistes industriels oppressants. Imaginez que vous faites la queue chez Franprix et que la sono dégueule des tubes produits à la chaîne, aseptisés et interchangeables mais que soudainement leurs aspects les plus aliénants devenaient explicites et qu'ils se retrouvaient avec une âme. Xénocristal chante le vide, le néant et le désespoir avec une modernité froide. Tout de suite, c'est moins rigolo que Balus alors on se tait et on écoute cette voix singulière des musiques sombres dont la créativité s'exprime sous les radars, sous le sol, mais continue de nous interpeller !
GRAAL NOIR
Deux semaines plus tôt, nous étions dans le sous-sol humide d'un bar à Montreuil et Graal Noir jouait (on vous racontait ça par ici). Après tout, le cadre se prête bien à l'univers poisseux et funèbre de ce projet inspiré par l'univers du jeu de figurines horrifique Trench Crusade où le Culte du Graal Noir réunit des hérétiques haïssant toute forme de vie, sans discrimination. Hey, mais c'est que c'est immersif tout ça : dans le sous-sol du Petit Balcon, pas de discrimination non plus (le flyer prévenait : pas de fachos, pas de relous) mais un paquet d'hérétiques inquiétants ! On soupçonne d'ailleurs le patron des lieux de revenir un peu plus souvent que nécessaire "récupérer les verres" histoire de surveiller ce que c'est que ce drôle de rassemblement sous ses pieds !
Bien que Kurwen, organisatrice de la soirée et également à la tête du groupe de raw black metal Absolu, définisse Graal Noir comme un projet dungeon synth, son ambiance martiale sinistre lorgne fortement vers l'industriel, pas celui qui fait danser mais celui pour faire son deuil ou agoniser dans une tranchée insalubre. Le visage est bandé, comme une gueule cassée qui cacherait ses blessures, une lanterne répand sa lumière spectrale. Le show est théâtral, angoissant, mélancolique et démonstratif. Le sens de la mélodie macabre évite les pièges du projet ambient paresseux et sans identité et les compositions sont soutenues par des samples qui participent autant à la construction des morceaux qu'au jeu de scène, notamment quand des coups de feu retentissent dans les derniers instants, foudroyant l'artiste. La démarche de Graal Noir, loin de romantiser la guerre pour en dépeindre un truc cool pour petits garçons qui aiment les uniformes, obéir aux ordres comme des pantins et bien se coiffer, place la mort et l'horreur au centre de tout. On vous avait dit que la soirée serait fun.
DÉCEPTION
Déception avait connu une brève existence entre 2018 et 2021, associant DSBM et valeurs d'entreprise dans un mélange qui semblerait contre-nature aux startupers dans leurs tours en verre mais qui, finalement, tombe sous le sens. Aliénation, asservissement, quotidien gris vide de sens... bienvenue dans les bureaux de Déception, qui rouvraient leurs portes pour la première fois depuis cinq ans !
Maëlle est soutenue par les gens de l'excellent projet doom / blackgaze Midsummer Blaze à la guitare et à la basse. Derrière le trio, un écran matraque des images de tours modernes, de structures en verre et en acier dont les contours dépourvus de la moindre humanité virent à l'abstrait. On pense aux plans montrant le monde moderne dans Baraka ou Koyaanisqatsi, qui, sans contrepoint poétique ou traditionnel, ne conservent ici que leur aspect oppressant, impitoyable.
Pendant ce temps, Maëlle hurle, prostrée sur son micro, les yeux fermés. Derrière, Saline et Acescent se recueillent dans les ombres. L'ambiance est écrasante, le black metal mute vers des contrées bruitistes noise / industrielles, un vacarme sans merci, strident, sans répit non plus. Tout le set s'enchaîne sans pause. On ne respirait déjà plus à cause de la chaleur mais le sous-sol du Petit Balcon est en apnée, suspendu aux cris écorchés de la chanteuse qui semble s'arracher les tripes en direct. La décharge émotionnelle est écrasante, l’audience est comme tétanisée... au point de ne presque pas remarquer le patron du bar quand il a décidé d'allumer la lumière en plein concert, puis de traverser la foule compacte pour atteindre la scène et ouvrir la porte sur laquelle était projetée les images.... et tout ça pour chercher un torchon ?! En v'la un qui venait vérifier que personne n'était sacrifié !
Petit à petit, Maëlle se redresse, se décollant de son micro comme pour chercher une bouffée d'oxygène qui ne viendra pas avant la fin du concert, monolithe de noirceur torturée. Les lumières se rallument, on peu enfin applaudir, inspirer, expirer (surtout expirer !) et essayer de remuer un peu parmi les corps entassés dans cette drôle de grotte. On s'en extirpe, on retrouve l'air extérieur, les voix qui résonnent en terrasse nous semblent curieusement silencieuses et anecdotiques après cette découverte d'un "palais de bruits" souterrains. Vivement la prochaine !

































